Un bien fou

Pierre Gattaz ancien Président du MEDEF et invité de l’épisode Histoires d’Entreprises du jour était jeudi dernier à Arcachon avec 200 chefs d’entreprise dont votre éditorialiste dominical. Il parrainait La Plage aux Entrepreneurs pour promouvoir le Made In France organisé annuellement par Origine France Garantie.
Nous étions accompagnés de Gilles Attaf à l’origine de ce rassemblement, de Louis Gallois que l’on ne présente plus, de Yves Jego ancien Ministre que nous recevrons dans un prochain épisode et de Natacha Polony qui j’espère sera bientôt aussi face à mon micro. Tous font le même diagnostic, tous poussent grosso modo les mêmes idées. Pierre nous demande de faire du « trotskisme libéral » et de prendre la parole dès que nous le pouvons. Yves souhaite ériger la production comme priorité des priorités nationales, Louis Gallois pense qu’il faut refonder l’UE et Natacha Polony nous rappelle qu’un projet industriel de société ne peut que s’inscrire dans un projet de société tout court. Chacun a sa nuance, tous ont raison me semble-t-il.
Produire davantage de richesse en produisant tout court : super, mais comment fait-on ?
Corneille
La production de richesse repose sur les entreprises. Vouloir produire davantage passe par la case de l’allègement de leur fardeau fiscal. Ce n’est évidemment pas le seul levier, mais c’en est un et pas des moindres. Retenez bien ceci : les entreprises françaises sont les plus taxées au monde. Il faut bien un champion du monde dans tout, mais ce n’est pas une place que je nous envie. Guillaume Caudron et moi l’écrivions déjà dans le chapitre de notre livre que j’évoque plus bas.
Or nos entreprises financent largement notre modèle social par l’impôt. Toucher à la taxation des entreprises, c’est donc toucher au financement de la santé, de la vieillesse, du chômage et de la famille. C’est toucher au cœur du réacteur social de notre société.
Redonner des capacités d’investissement et des marges de compétitivité aux entreprises françaises implique de revoir notre modèle social. Pour le dire autrement, se demander comment produire davantage de richesse, c’est donc aussi et en même temps se demander comment adapter notre modèle social au monde qui vient. Les deux questions sont intimement liées. Elles ne peuvent être traitées séparément.
Or tout le monde ou presque est d’accord pour créer davantage de richesse. Relancer le pouvoir d’achat est la première préoccupation des Français. Plus rares sont celles et ceux désireux de revoir notre modèle social. Le nœud gordien est là. Tout le monde veut gagner davantage mais personne ne veut évidemment revoir à la baisse ses prestations sociales. Tout le monde veut sauver la planète mais tout le monde s’offusquera d’une diminution des aides à la rénovation thermique des bâtiments. Tout le monde ou presque serait prêt à s’équiper d’une voiture électrique, mais personne ou presque n’est prêt à l’acheter plus cher qu’une thermique. Que ce véhicule soit fabriqué en Chine ou aux US laisse par ailleurs la majorité d’entre nous indifférents. C’est là notre drame.
Si Corneille ne nous avait pas raconté le dilemme déchirant l’amour et l’honneur, il nous aurait peut-être fait hésiter entre création de richesse et générosité sociale. Impossible de choisir. Cela étant dit, je le comprends. Les baisers de Rodrigue et de Chimène sont heureusement plus intrigants que nos finances publiques et privées.
Adam Smith, encore lui
Je vous racontais la semaine dernière l’envie probable d’Adam Smith, de Montesquieu et de Benjamin Constant de créer de la richesse en France s’ils étaient à notre place aujourd’hui. C’était sympathique mais un peu hors sol. « Moi, je ne dirige pas ma société avec Adam Smith ou Keynes dit Pierre Gattaz dans notre épisode. Je la dirige avec un compte de résultat, du cash et des hommes ». Rappel utile.
Alors comment faire ?
Pierre Gattaz présente sa méthode racontée dans le livre qu’il a co-écrit avec Maxime Aiach, Président et cofondateur d’Acadomia et Shiva, Xavier Fontanet, ex PDG d’Essilor et Michel de Rosen, Président de Forvia : Gagnez plus, c’est maintenant ! Vous y trouverez 30 mesures « libérales parce que tous les pays qui réussissent promeuvent l’entreprise, même la Chine communiste.» (sic)
Il y a chez Pierre Gattaz un côté provocateur souriant qui passe crème comme diraient mes enfants. Pierre présente la bonhommie de l’âge et le sourire chaleureux de ceux que rien n’a arrêté. Il a construit une famille. Il a fait grandir Radiall son entreprise en France et à l’étranger. Il a embarqué avec lui la plupart des entreprises françaises pendant 5 ans. Il a embarqué les entreprises européennes pendant 5 ans ensuite avec Business Europe. Tout cela contribue un peu à sa crédibilité. Ecoutez-le. Vous ne serez pas forcément d’accord avec lui mais je vous fais une promesse. Vous ressortirez avec une énergie ragaillardie.
Lisez-le aussi.
La dette sociale
Cela fait quelques temps que je tourne autour du projet d’un nouveau livre. Il serait économique et social. Il dépasserait le cadre de l’industrie. Il approfondirait vraisemblablement le chapitre 7 de mon premier ouvrage co-écrit avec Guillaume Caudron. Ce chapitre s’intitule Repenser notre modèle social. Il débute par une citation de Jean Peyrelevade: « Ainsi a été fabriquée l’illusion suivant laquelle le système productif règle à lui seul un tiers des dépenses sociales du pays ».
Ce nouveau livre proposerait entre autres la réduction des charges pesant sur nos entreprises.
Il réfléchirait à transférer ces charges ailleurs. Antoine Foucher l’a fait dans l’épisode qui lui est consacré et le livre dans lequel il développe cette idée. Mais je me dois ici d’être fidèle à la pensée de l’ancien patron du MEDEF. Il ne faut pas passer la patate chaude des entreprises à d’autres. Ce ne serait que déplacer le problème sans le résoudre. Il faut réduire la dépense publique.
Ce livre s’attaquerait donc aussi aux dépenses que les impôts des entreprises financent. Il vous rappellerait que ces impôts ne suffisent plus depuis 1974 à compenser notre train de vie collectif. Il vous raconterait comment notre dette publique s’élevant maintenant à 3500Md€ s’est construite à force de dépenses sociales dont nous n’avions déjà plus les moyens avant même ma naissance. Je paraphraserais Pierre Gattaz décrivant notre modèle social en « faillite » (sic). J’esquisserais quelques réformes que mon invité du jour raconte déjà dans son propre livre.
Pierre Gattaz m’a donc largement devancé et Nicolas Dufourcq avec lui. Ce dernier a rencontré les anciens Présidents de la République, Ministres et décideurs publics sur la question et en a fait un livre à paraître : la Dette sociale de la France. 2000Md€ des 3500Md€ de notre dette publique est sociale nous dit-il dans une interview à la sortie de la REF. Le Président de la BPI résume d’une phrase notre problème de dette : notre dette publique est une dette sociale. Il détaille sa pensée pendant 10 minutes au micro de BFM TV. Nicolas Dufourcq n’est pas le plus libéral des grands chefs d’entreprise que notre pays connaît. Faut-il rappeler qu’il dirige une banque publique ? Sa parole en fera pourtant bondir plus d’un parmi vous. Je le dis avec mes mots pour enfoncer le clou : nous avons vécu collectivement au-dessus de nos moyens pendant un demi-siècle.
Nous espérions que la croissance écraserait le poids de la dette. C’est l’inverse qui est advenu.
Nous avons élu les hommes politiques ayant décidé les politiques sociales que nous leur demandions ou qu’ils nous offraient pour que nous les choisissions. Gardons-nous de pointer tel ou tel responsable de notre situation actuelle. La démocratie est peut-être la première de tous.
Ecrire
Vous l’avez compris, je n’écrirai pas ce livre.
D’abord parce qu’avec Pierre Gattaz et Nicolas Dufourcq, je fais l’hypothèse que l’essentiel de ma pensée est maintenant sur le papier de deux ouvrages récents ou à venir. Et restons modestes, leurs textes sont très vraisemblablement bien meilleurs que ce que je ne pourrai jamais coucher sur le papier.
Je n’aime pas prendre davantage de coups que vous. Or vous le savez comme moi, ce serait un exercice un peu suicidaire que de tenter de décrire comment redresser ou changer notre modèle social à défaut de transférer les charges qui pèsent sur les entreprises vers d’autres. Il faudrait augmenter l’âge de la retraite, augmenter les heures travaillées, moins indemniser les chômeurs, que sais-je encore. Rien dont nous ne voulions individuellement et beaucoup de ce dont notre pays a besoin pour équilibrer ses finances, redonner du pouvoir d’achat aux salariés et des marges de manœuvre aux entreprises.
Je sais, certains d’entre vous ne seront pas d’accord avec moi. Je ne vous en veux pas, ne m’en voulez pas en retour. C’est l’avantage de tenir le crayon de cet edito : j’écris ce que je pense, ni plus, ni moins. Peut-être suis-je dans l’erreur. Je ne le crois pas. Vous me direz en m’écrivant. Les vérités auxquelles nous croyons méritent d’être partagées. Elles valent de nous cabosser la peau. Elles m’auraient freiné sans m’arrêter.
Surtout, les anciens dirigeants de notre pays ne m’auraient pas rencontré comme ils l’ont fait avec le patron de la BPI pour que je leur pose la question qui fâche : « Que faire ? ». Qui suis-je pour me faire une place dans leurs agenda ? Reconnaissons ensuite que l’exercice serait tout de même assez complexe. Le modèle français est au moins aussi généreux qu’il est compliqué. Il est français en somme. Je serais peut-être en train de pécher par excès de confiance. Et puis je n’en ai pas tout à fait le temps. Enfin, ce n’est pas mon job. C’est celui des politiques.
La politique au service de la production
Pierre Gattaz dit ne pas faire de politique. Il sort un joker quand je lui demande qui il pourrait soutenir en 2027. Il est pourtant farouchement opposé aux idées de certains partis qu’il cite dans notre rencontre. Il y a un monde entre soutenir des idées et soutenir les hommes et les femmes qui les soutiennent. Pierre Gattaz le sait mieux que quiconque. Alors le chef d’entreprise, le nouveau vigneron, défend ses idées.
Nous, nous devrons nous décider dans quelques mois pour un homme ou une femme.
Nous serons devant un choix parmi d’autres en 2027.
Notre première option consistera à continuer sans vraiment varier. C’est le chemin que nous poursuivons en ce moment même. Nous l’avons choisi par défaut. Il est assez confortable même s’il commence à être franchement désagréable pour beaucoup de nos concitoyens en train de s’appauvrir à vitesse grand V. Nous marchons sur ce chemin, tranquilou bilou. Sans croissance, sans réduction de nos déficits, notre dette continuera de grandir sans maîtrise jusqu’au jour où les marchés siffleront la fin de la récréation. Je crains ce jour comme la peste. Il est promesse d’une violence inimaginable. Notre marche nous rapproche un peu plus chaque jour de cette promesse.
L’agence Fitch a dégradé cette semaine la note de la dette publique française.Les courbes de spread de taux France-Allemagne et Italie-Allemagne sont sur le point de se croiser dans le mauvais sens pour nous. Le taux d’emprunt de l’Etat français à 10 ans a dépassé celui de l’Espagne l’année dernière.
Notre deuxième option consistera à réformer en profondeur notre système social actuel. Celui-ci sera forcément moins redistributif. Il sera moins redistributif car il sera moins généreux. Il sera moins généreux car il faudra diminuer d’une manière ou d’une autre nos dépenses publiques. Nos déficits publics s’élèvent désormais à environ 150Md€ par an. Il y a une bonne nouvelle à cette deuxième option. Elle est centrale dans l’attente des Français: elle ouvre le chemin à l’augmentation du pouvoir d’achat par la production et le travail en même temps qu’elle nous redonne la liberté de choisir le projet de société que nous voulons. En synthèse, c’est ce chemin que propose mon invité. Il y croit dur comme fer à ce chemin !
Gardez le moral, gardez la pêche ! nous dit Pierre Gattaz à mon micro. Mon invité croit en notre avenir. Voici les tous derniers mots de son ouvrage:
« Oui, gagner plus c’est possible. Oui, redonner de l’espoir, c’est possible. Oui, redonner de la fierté, c’est possible. Ce ne sera pas facile mais c’est vital. Et d’autres pays l’ont fait avec des résultats spectaculaires. Alors pourquoi pas nous. »
Au fond, ce qui m’a plu dans le livre de Pierre, ce qui m’a plu chez l’homme, c’est l’optimisme et la formidable énergie qu’il dégage. Pierre Gattaz nous voit un bel avenir et cela fait un bien fou.
Merci Pierre.
Martin
Un édito signé Martin Videlaine
Je m’appelle Martin Videlaine. J’ai créé et dirige BlueBirds. Nous proposons les services de 6 000 indépendants à haute valeur ajoutée, consultants freelances, managers de transition et experts en Europe, en Afrique et au Moyen-Orient.
BlueBirds sponsorise Histoires d’Entreprises.
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