Europe : La troisième voie
« Martin, peux-tu attendre ici quelques instants s’il-te-plaît ? Je reviens à la demi, accompagnée de Jean-Paul Agon et d’Emilie. On lance l’enregistrement dans la foulée. »
Et voilà comment je me suis retrouvé à faire la plante verte en bas de l’escalier en pierre du Palais d’Iéna. Je n’avais qu’à attendre. C’était dans mes compétences m’étais-je dit intérieurement. C’était peut-être aussi le prix à payer pour rencontrer le Président de l’Oréal et l’entrepreneure qui allait essayer de le convaincre de lui faire confiance.
J’avais donc attendu. Par chance mais pas seulement grâce à elle, quelques connaissances déjà interviewées pour ce podcast allaient croiser mon chemin en bas des marches. Marko (CleverConnect), Yasmine (Midi Pile), Romain (Share My Space), Gilles (FFI). C’est grâce à cet événement, le Top Afep organisé par Stéphanie Robert que j’interviewe dans l’épisode du jour, que j’ai pris conscience que le travail du podcast commençait à porter ses fruits. Des visages familiers et sympathiques me regardaient désormais dans ces grandes messes.
Speed dating
L’ambiance de ce samedi était vraiment unique. Stéphanie avait invité deux populations pour se rencontrer en mode speed dating : le gratin des PDG des sociétés françaises et quelques dizaines de PDG de petites pousses voulant grandir au contact de ces géants. Toutes les 7 minutes, le dong du grand hall arrêtait les discussions. Les « petits » changeaient de table pour rejoindre un nouveau « grand ». Ils passaient en un claquement de doigts d’une conversation avec Emmanuel Bompard (Carrefour) à une autre avec Patrick Pouyanné (TotalEnergies) puis à une autre encore avec Catherine McGregor (Engie) pour ne citer qu’eux. 7 minutes. Dong ! Changement de table. 7 minutes encore. Dong ! Re-changement de table. J’observais ces entrepreneurs pendant leurs entretiens. L’ambiance était bon enfant mais tout le monde connaissait l’enjeu ici. Le temps de quelques respirations, ces fondateurs jouaient une partie de leur avenir et celui de leur société. Dong ! Les voilà se lever et tendre la main. Dong ! J’observais aussi ces patrons du CAC 40 et du SBF 120 jouer le jeu. Dong ! Il régnait une énergie incroyable. Voir ces destins se faire et se défaire aussi soudainement avait quelque chose de presque irréel. C’était fou, la vie en accéléré mais la vie en vraie.
Et me voilà à échanger le bout de gras avec Alexandre Fretti, co-CEO de Malt. Lui opère une plateforme de quelques centaines de milliers d’indépendants à travers toute l’Europe. Moi et BlueBirds, c’est une petite équipe au service d’une communauté de quelques milliers d’indépendants seulement sur un positionnement différent. Nous avons toujours des choses à nous dire quand nous nous croisons.
J’étais ravi d’être là, vraiment, mais je faisais figure d’ovni : ni organisateur, ni journaliste, ni à pitcher, encore moins à l’être. Curieux sentiment d’être au bon endroit, au bon moment et de me sentir bien mais sans avoir de rôle vraiment à jouer sauf un que j’étais en train d’oublier.
Jean-Paul Agon
Coup de téléphone.
« Mais Martin, tu fais quoi ? On t’attend avec Jean-Paul depuis 10 minutes là-haut ! » me lance Stéphanie. Je n’avais pas entendu mon téléphone sonner, absorbé par ma conversation avec Alexandre. J’avais donc monté les marches quatre à quatre me demandant bien ce que j’allais bien pouvoir dire pour me présenter et surtout pour m’excuser. On n’a jamais qu’une occasion pour donner une bonne première impression, ici au n°1 de l’Oréal. C’était déjà raté pensais-je.
Je ne sais pas bien ce qui m’était passé par la tête en déboulant dans la pièce dont vous voyez la photo plus bas. J’avais alors regardé M. Agon en lui souriant l’air un peu clownesque : « Bonjour Jean-Paul, je m’appelle Martin. J’espère que vous avez profité de ces quelques minutes de répit dans cette matinée sportive pour vous préparer ! ». Il était assis, à l’arrêt. J’étais debout, en mouvement, face à lui. Je n’en joue jamais, mais avec le temps, j’ai appris que ma carcasse pouvait parfois prendre de l’espace. Je l’ai vu imperceptiblement reculer sur son siège. Et une fraction de seconde plus tard, il me souriait, détendu. Stéphanie et Emilie avaient ri. Ouf, j’avais sauvé mon entrée. Et commença notre discussion que vous pouvez entendre au milieu de l’épisode de la semaine.

François Mitterrand
Le Top Afep n’est qu’une facette de l’Afep.
L’Association Française des Entreprises Privées naquit en 1982 juste après la vague de nationalisations que le Président François Mitterrand avait engagée. Il fallait un organe représentant les intérêts des entreprises exclusivement privées. L’Afep a-t-elle aidé le Président de l’époque à se teinter d’autres couleurs que le rose à partir de 1983 ? C’est vraisemblable.
L’association est donc née dans l’inquiétude. A lire son dernier rapport adressé à la prochaine Commission européenne, il semble que celle-ci ait varié de nature, mais pas d’intensité. J’y reviens plus bas.
L’intérêt de l’entreprise n’est pas l’intérêt d’un Etat. La première sert ses clients, le second sert son peuple. C’est un peu ballot résumé comme cela, mais cela explique bien des choses, entre autres les discussions parfois d’une autre galaxie entre la première et le second. Et comme si cela ne suffisait pas, la méconnaissance d’un monde par l’autre ne facilite rien. De la méconnaissance naît l’incompréhension. De l’incompréhension, l’indifférence puis le mépris. Du mépris naît la violence. Il s’en faut en réalité peu pour que le secteur privé ne s’oppose frontalement au secteur public et réciproquement. La bienveillance des réseaux sociaux et la douceur des temps modernes aident rarement.
Il faut donc souligner l’immense mérite de l’Afep dont la première mission est de dialoguer avec les pouvoirs publics. Le secret des couples réside dans la communication. Le secret de la longévité de l’Afep serait-il donc d’avoir toujours su conserver le dialogue avec le Gouvernement et le Parlement malgré les circonstances et l’usure du temps? Je crois que oui.
Les plus fâchés d’entre nous avec les entreprises privées se diront que les 117 multinationales membres de l’Afep incarnent un grand capital devenu diable. J’y vois personnellement 117 sociétés employant 10 millions de personnes dans le monde, fournissant produits et services à chacun d’entre nous et remplissant les caisses de l’Etat, des collectivités et de la Sécurité Sociale.
Ces groupes font vivre tout un écosystème de sociétés partenaires. La désindustrialisation de la France nous a appris qu’un leader mondial qui disparaît, c’est toute une filière d’ETI et de PME qui s’en va avec lui. Un chef de file grandissant et en forme, c’est une filière qui s’épanouit, des emplois pour tous, des territoires vivants et des caddies remplis. Un caddie rempli ne fait pas le bonheur mais il y contribue. L’inflation de ces deux dernières années nous l’a suffisamment rappelé.
Le capital n’est évidemment pas le diable, il s’est même montré plutôt utile depuis que la monnaie a émergé quelques siècles avant notre ère. N’allez pas non plus me taxer d’angélisme. Aucune organisation humaine n’est parfaite, aucun membre de l’Afep ne l’est davantage. Mais nous devrions nous réjouir de la bonne santé de nos fleurons industriels. Quand Bouygues, Alstom ou Airbus toussent, tous nos indicateurs sociaux montent en température. Si Danone, Kering, ou Orange ralentissent, c’est tout le pays qui rétrograde de vitesse. Si les BNP Paribas, l’Oréal ou encore Accor ne vont pas bien, c’est que l’économie française ne se porte pas beaucoup mieux.
Vont-elles bien ces sociétés ? Cela a été ma dernière question avant que je ne quitte Stéphanie. « Oui, elles vont bien. » m’a-t-elle planté de ses yeux rieurs. « C’est l’Europe qui nous inquiète » a-t-elle ajouté dans la foulée.
L’Europe en décrochage
L’Afep ne dialogue plus seulement avec l’Elysée, Matignon ou le Palais Bourbon. Elle discute avec Bruxelles et Strasbourg. En 1980, les membres de l’Afep vivaient dans un monde où Maastricht n’avait pas été signé. L’Acte Unique de 1986 non plus. Les prix étaient régulés, nous avons oublié. La Chine n’était pas entrée dans l’OMC.
Le monde a un peu changé. Maastricht n’est plus un projet, mais une réalité. L’Acte Unique a ouvert les portes d’une concurrence européenne devenue ensuite mondiale. Les membres de l’Afep se sont eux-mêmes mondialisés au point que la définition d’une « entreprise française » nécessiterait de s’y arrêter. La Chine et les Etats-Unis ne respectent pas les règles de l’OMC.
C’est peu de dire que le monde continue de changer, et vite. Sa température s’élève, nous embrassons plusieurs révolutions technologiques mobilisant des capitaux pharaoniques et l’Histoire fait son grand retour rappelais-je déjà la semaine dernière. Dans ce nouveau monde en création, que voulons-nous nous Européens ? Que souhaite l’Afep pour nos entreprises ?
Stéphanie et son équipe répondent à la dernière question dans l’une de leurs dernières éditions : 2024-2029 – Pour un sursaut européen. Vous vous doutez bien que chaque mot est pesé dans un tel document tant il engage les plus grandes sociétés du pays. J’ai pourtant rarement vu un texte public d’une telle sévérité à l’égard de l’UE alors même que les grandes entreprises sont usuellement pro Europe. En voici la fin du préambule :
« Ce scrutin déterminant doit être l’occasion d’une prise de conscience du décrochage en cours mais surtout d’un changement radical des politiques européennes. […] C’est seulement par ce sursaut que l’UE pourra réduire ses dépendances et réussir sa transition écologique et numérique, riches en emplois et facteurs de croissance et de progrès social ».
On peut difficilement être plus radical qu’en employant le terme « radical ». Quand le message vient d’hommes et de femmes qui dirigent près de 5 millions de salariés en Europe, il vaut la peine d’être un peu écouté.
Nous célébrions cette semaine nos succès avec Choose France lancé il y a quelques années par le Président Macron. En voilà une belle initiative. Il faut aussi se féliciter que la France soit devenue la première destination d’investissements étrangers en Europe. Mais si l’on dézoome pour regarder le continent européen, c’est un fait, nous décrochons. L’UE n’attire plus que 10% des investissements mondiaux. L’Amérique du Nord, c’est trois fois plus ! Je vous épargne ici les autres indicateurs un peu ennuyeux qui montrent que c’est tout le continent qui vire à l’orange, parfois au rouge.
Nous pourrions nous dire que les préoccupations des membres de l’Afep ne regardent qu’elles. Nous aurions tort. Nous sommes les premiers à nous émouvoir de la fermeture d’une usine ou du déménagement d’un siège. C’est que ces décisions ne nous appartiennent plus. A décrocher, à s’affaiblir, on perd un jour sa liberté. Je ne serai jamais chef de grande entreprise mais je serai toujours européen. Or je tiens à ma liberté comme à la prunelle de mes yeux. Je suis certain que vous aussi.
Une autre Europe
Je dois bien admettre que je me retrouve beaucoup dans le texte de l’Afep. Peut-être parce que je dirige moi-même une petite organisation humaine. Peut-être aussi parce qu’étant en prise au quotidien avec les entreprises, y compris les grandes, je mesure un peu leurs problèmes. Peut-être enfin parce que mes yeux de cinquante ans ne sont pas ceux de nos enfants de vingt ans. Je cesserai d’être locataire de la planète avant eux.
Comme ce sont nos bulletins qui font l’Europe, pas la voix des grandes entreprises françaises, vous vous demanderez pour qui voter le 9 juin prochain. Me voilà bien ennuyé pour vous éclairer. Quand bien même j’aurais une idée à vous soumettre, je ne le ferais pas ici. Ce ne serait pas sa place et ce serait trahir l’esprit de l’Afep.
Ce podcast observe les tendances longues. Regardons-les un instant sous l’angle des élections qui approchent.
Pour celles et ceux qui se disent ici que le projet européen actuel correspond dans les grandes lignes à l’idée qu’ils se font de l’Europe, j’ai une bonne nouvelle. Le PPE qui nous gouverne déjà au Parlement européen est encore donné gagnant dans les derniers sondages. Il serait donc surprenant que les politiques européennes changent significativement dans la période 2024-2029 qui s’ouvre.
Les mêmes causes produisant les mêmes effets, les tendances longues poursuivront leur route en France. Ces tendances nous emmènent pour l’instant en 2027 vers une bataille entre faiblesse de remise en cause du projet européen actuel et remise en cause de l’UE tout court.
Qui pour changer radicalement le projet européen et gagner ?
Martin
Un édito signé Martin Videlaine
Je m’appelle Martin Videlaine. J’ai créé et dirige BlueBirds. Nous proposons les services de 6 000 indépendants à haute valeur ajoutée, consultants freelances, managers de transition et experts en Europe, en Afrique et au Moyen-Orient.
BlueBirds sponsorise Histoires d’Entreprises.
Europe : la troisième voie face au décrochage
Stéphanie Robert, Directrice Europe
AFEP
Recevez la newsletter Histoires Entreprises