Le phœnix des neiges
L’histoire de Fusalp dit beaucoup de notre industrie textile : de 1952 quand elle née jusqu’à la cérémonie d’ouverture des JO avant-hier et de celle qui s’annonce en 2030.
J’ai découvert en écoutant Sophie Lacoste Dournel co-présidente de Fusalp que le prêt à porter n’a fait son apparition qu’à partir des années 1950. Avant, on vivait tout nu (cas rare) ou bien l’on se fabriquait ses propres vêtements (cas plus fréquent). Quand on manquait de temps et que l’on avait les moyens, on s’adressait à un tailleur. Ce n’est pas un hasard si nos grand-mères savaient coudre, nos mamans moins et nos filles presque plus même si le tricotage fait un retour remarqué. Quant aux hommes…
Jean-Claude Killy
Les créateurs de Fusalp ont donc eu l’idée géniale dans les années 50 de faire du prêt à porter de vêtements de skis combinant élégance et performance. Le succès a été immédiat. Fusalp a habillé les plus grands champions de ski en France dans les années 60.
C’était la classe de s’habiller en Fusalp. Les fuseaux vous rendaient belle ou beau, vous fendiez l’air quand pratiquer le ski n’était pas encore un luxe bien que déjà inaccessible à de nombreuses bourses. La génération de nos parents pouvait hausser un peu le menton mais sans se prendre au sérieux en dégustant son vin chaud par 2000 m d’altitude. A moitié allongée sur son transat, moulée de bleu, de blanc ou de rouge, madame ajustait ses lunettes de soleil et ses cheveux en regardant le Mont-Blanc. Monsieur regardait madame. Parfois l’inverse, mais plus discrètement. Les deux profitaient des hauteurs de la montagne l’hiver. Surtout, sans le savoir, ils humaient l’air froid au sommet des trente glorieuses.
Notre génération, elle, a vu la marque descendre dans les feux de la fin du textile en France en même temps que certains privilégiés comme moi apprenions à descendre les pistes. Je me souviens bien enfant des « 4 par 3 » dans les escaliers qui donnaient accès aux œufs. J’observais ces mannequins, hommes ou femmes, beaux, regards lointains, habillés pour le ski et tentant de vous faire ressentir ce que toutes les marques de luxe essaient de susciter en vous : le désir.
Bernard Arnault parle de « désirabilité ». J’avais cru en l’entendant à la radio que le mot était un barbarisme inventé pour tenter de résumer en douze lettres la pensée d’un homme qui a montré le chemin en matière de luxe. Ne soyez pas surpris de le lire, ce mot existe bien. Il indique la direction du champ émotionnel que le premier groupe mondial du luxe tente de vous faire découvrir pour faire de vous un client. Etre désirable est plus attractif qu’éprouver du désir, sur le plan commercial au moins.
Il est pourtant plus difficile d’aimer vraiment que d’être vraiment aimé. Je vous laisse méditer cette assertion avant d’aller embrasser votre conjoint. Désirable il l’est parce que vous l’aimez !
Un phœnix
Fusalp a failli disparaître en même temps que toute notre industrie textile. L’épisode du jour décrit donc une renaissance.
Sophie nous raconte comment reprendre une société et mettre tout en place pour qu’elle redémarre. Cela a fonctionné au point que la société a multiplié son chiffre d’affaires par dix en dix ans. Symbole de cette renaissance, Fusalp annonçait en 2021 son partenariat officiel jusqu’en mai 2024 avec l’équipe de ski alpin et para-alpin de GB Snowsport, en amont des Jeux Olympiques de Pékin 2022 et des Championnats du Monde de Ski FIS 2023 de Courchevel-Méribel. Retour aux origines en quelque sorte.
Retour aux origines, mais pas tout à fait. Sophie, son frère et sa belle-sœur ont compris dès leur reprise qu’il fallait repositionner la marque vers le luxe et étendre la gamme vers des articles plus urbains qui ne couvrent pas seulement vos jambes, votre torse et l’hiver. Ce qui semble une évidence aujourd’hui et pour eux à l’époque quand ils ont pris cette décision ne l’aurait pas été pour tout le monde. Savoir regarder un marché et anticiper son évolution est un art mêlant analyse, flair et une sacrée dose de courage. Cette montée en gamme en même temps que son élargissement trouve tout son intérêt quand on observe comme moi que le ski est en train de devenir un sport de luxe. Je fais partie de ces personnes chanceuses qui ont toujours skié et qui commencent à se dire qu’une semaine au ski l’hiver devient déraisonnable. Ou que c’est un luxe. Deux façons de voir la même activité.
Technicité, élégance et décontraction, voilà peut-être les trois mots qui résument les valeurs attachées à ce phœnix des neiges.
Fusalp n’est pas un cas unique à renaître de ses cendres. Le textile revient doucement dans notre pays. En se positionnant haut de gamme, en automatisant ce qui peut l’être, en sécurisant ses approvisionnements matière au plus près de sa fabrication, le textile français recommence à être compétitif dans certains cas. J’en ai soudainement pris conscience il y a quelques temps déjà en interviewant Karine Schrenzel, PDG des 3 Suisses. Les 3 Suisses ont rapatrié l’essentiel de leur production de textile auparavant en Asie. Pas tout, comme Fusalp. Ils font ce qu’ils peuvent. C’était il y a quelques mois dans un ancien épisode d’Histoires d’Entreprises rappelé plus bas.
La joie
Il y a plus d’un point commun entre ces deux épisodes. Karine est une femme qui déborde d’enthousiasme. Elle respire le bonheur. Quant à Sophie, je retiens son sourire constant pendant notre entretien en plus de son dernier mot: la joie. L’entreprise peut être joyeuse même si elle n’est pas un long fleuve tranquille. Pensez-y la prochaine fois que vous aurez envie de pester contre un client, un fournisseur ou un collaborateur. Gardez le sourire et avancez. Votre vie ne sera pas très différente, mais celle de votre entourage, si : elle sera plus joyeuse donc plus belle.
La cérémonie d’ouverture des JO hier était magnifique hormis quelques tableaux qui n’étaient pas de mon goût. Je suis fan de Juliette Armanet. C’était une belle surprise de la voir interpréter une chanson universelle comme celle d’Imagine dont je vous ai ajouté le clip originel plus bas. Que c’était agréable de voir le pays communier après ces semaines tumultueuses. Cette fête m’a fait lever de bonne humeur.
Alors je fais un pari doublé d’un souhait : nous retrouverons Fusalp d’une manière ou d’une autre en 2030 pour les JO d’hiver en France. Voilà une question que j’aurais dû poser à Sophie !
Martin
Un édito signé Martin Videlaine
Je m’appelle Martin Videlaine. J’ai créé et dirige BlueBirds. Nous proposons les services de 6 000 indépendants à haute valeur ajoutée, consultants freelances, managers de transition et experts en Europe, en Afrique et au Moyen-Orient.
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