Le premier pas
Il faut reconnaître à notre Président de vouloir avancer sur de nombreux domaines économiques où la France et l’Europe ont pris des retards conséquents.
Le sommet récent sur l’IA à Paris illustre ce volontarisme. La plongée de notre pays dans le digital depuis 10 ans trouve ses racines dans le même volontarisme. Mistral AI est née en réaction à la sortie de ChatGPT. Un chat né dans les vents de la vallée du Rhône mais déjà à capitaux majoritairement américains peut maintenant accompagner vos interrogations online. On peut reprocher beaucoup de choses à M. Macron, mais pas celui d’avoir tourné notre pays vers l’économie du XXIème siècle. Ecoutez encore notre Président répondre au micro d’underscore, il connaît ses dossiers sur le bout des ongles et n’hésite pas à pointer nos angles morts, qu’ils soient français ou européens.
Paris-Lyon à pieds
Notre envie légitime de peser dans l’économie de demain ne doit pas pour autant nous faire oublier celle d’hier. Nous aurons toujours besoin de voitures, d’avions, de chimie et d’acier à moins de nous déplacer à pied pour faire Paris-Lyon, soigner nos cancers par des infusions de thé et vivre dans des maisons en paille. Dassin chantait jadis que l’on pouvait déjà dépasser les autos à vélo à Paris, mais il n’avait pas envisagé d’aller jusqu’à Perrache en pédalant. On le comprend. Le train, nous en reparlerons dans un épisode à venir. J’ai interviewé Anne Pruvot, DG de SNCF Connect & Tech.
Le Monde parlait cette semaine du « grand décrochage de l’industrie française ». On ne mesure pas les conséquences d’une telle dégringolade. Une économie est faite de son agriculture, de son industrie, de ses services et de sa tech. Enlevez lui l’industrie et tout part à vau-l’eau. Vous le savez si vous me lisez régulièrement, je les ai regardées de près ces conséquences avec Guillaume Caudron dans notre ouvrage Réindustrialiser, je ne m’étendrai pas sur le sujet aujourd’hui. Patrick Martin, Président du MEDEF, s’inquiétait cette semaine de la pérennité des régimes sociaux tels qu’ils ont été conçus jusqu’ici. Il le disait dans C’est à Vous. L’industrie a fait naître nos régimes de répartition parce qu’elle les a financés. Sa disparation emmène ces régimes avec elle. Rien malheureusement de très surprenant.
Comme l’inquiétude ne mène à rien, disons simplement que si rien n’est fait pour redresser la situation, nos entreprises continueront de battre des records de fermeture, nos salariés de se retrouver sans emploi, nos comptes nationaux de déraper et nos amortisseurs sociaux de diminuer en épaisseur. Jusqu’au jour où la France et l’Euro avec elle entreront dans une crise inédite. Je ne sais ni quand ni comment se révélera cette crise en France mais je sais ce qu’elle dévoilera très certainement : notre soudain appauvrissement collectif, notre dépendance tous azimuts depuis nos ressources les plus élémentaires jusqu’aux technologies les plus avancées et la violence d’un peuple qui pleurera de faim et d’incompréhension. Voilà, c’est dit. Rassurez-vous, je finis ces lignes sur une note positive.
Je serais moins inquiet si l’Allemagne se portait bien. Or l’Allemagne est en crise aujourd’hui. Elle est en récession depuis deux ans (-0,3% de PIB en 2023 et -0,2% en 2024). Deux ans, c’est suffisamment long pour se dire que nous sommes entrés dans une tendance structurelle. Cela n’a rien de conjoncturel.
Au milieu des nouvelles questions que notre voisine outre-Rhin se pose désormais, l’Allemagne se cherche un nouveau modèle. Celui-ci repose historiquement sur les exportations de biens et de machines et l’importation de gaz bon marché. Ce modèle est en panne aujourd’hui.
Comment l’Allemagne peut-elle continuer de grandir économiquement et socialement sans ses exportations vers la Chine ni sans ses importations de gaz russe ?
Je pose la question à mon interlocuteur du jour, Marco Mensink, Directeur Général de la Déclaration d’Anvers. Lui s’entretient avec tous les CEO industriels européens. Il me répond : « Je ne sais pas. Pour l’instant, il n’y a pas de réponse à cette question. »
Silence.
Notre agitation autour des sujets d’IA, de la guerre en Ukraine et du grand chamboule-tout auquel nous astreignent la Chine, la Russie et maintenant les Etats-Unis masque un autre mal : celui de la lente glissade économique et sociale du continent européen. Evidemment, certains Etats membres se portent bien ou mieux qu’avant. Proches de nous, je pense au Portugal, à l’Espagne ou encore à la Grèce qui renaît de ses cendres. Mais quand les deux principales économies de la zone Euro se portent mal ou très mal, c’est toute l’UE qui se pose des questions. Il faut agir et vite.
C’est ce que tente de faire à sa mesure Marco dans la Déclaration d’Anvers dont il est à l’initiative. 1300 CEO issus de 25 secteurs venus de toute l’Europe demandent maintenant un reset de la stratégie industrielle européenne.
Tenter de résumer cette stratégie me ferait tomber dans une forme de caricature. Ce n’est pas trop le style de la maison. Je ne le ferai donc pas. Posez la question au chat provençal. Partir de l’objectif final peut déjà aider à la lire cette stratégie : l’Europe veut être neutre en carbone d’ici 2050. Tout ou presque des initiatives européennes se décrypte à la lumière de cet objectif. C’est le cas par exemple du Green Industrial Deal. C’est aussi ce qui a motivé la CSRD ou encore les mécanismes de taxation carbone intra Europe (en croissance) ou à ses frontières (à venir).
Les industriels européens sont très majoritairement d’accord pour poursuivre cet objectif de neutralité carbone d’ici la moitié du siècle. Eux aussi sont pères, mères, parfois grand-pères et grand-mères. Eux aussi veulent laisser à leur descendance une Terre plus belle. Marco le souligne en introduction. La question c’est comment faire ?
L’industrie sans carbone ou le carbone sans industrie
Pour l’instant, force est de constater que l’Europe se désintéresse largement du sort des industriels quand elle ne semble pas carrément vouloir les chasser de nos frontières. Le seul problème à résoudre serait leur décarbonation. C’est une de leurs préoccupations. Elle est essentielle, elle est centrale, elle est vitale, mais elle n’est pas unique. A côté du carbone qui semble s’imposer comme la cinquième case de la matrice de Porter, les clients, les fournisseurs, les employés, les actionnaires ont aussi leur mot à dire. On peut faire disparaître les émissions de carbone de l’Europe en faisant disparaître son industrie. Ce serait un bien mauvais calcul du scope 3 des émissions de notre continent.
Notre choix est donc au fond assez simple: l’industrie sans carbone ou bien le carbone sans industrie. La France gambade inconsciemment sur le deuxième chemin comme elle partit à la guerre la fleur au fusil – on connaît la suite – et c’est ce chemin que l’Allemagne ne souhaite surtout pas emprunter. C’est aussi ce chemin que la Déclaration d’Anvers veut faire éviter à l’Europe entière.
Il y a un avenir décarboné à l’industrie européenne. Il faut le tracer ce chemin et marcher. Vu ce qui se passe aux US depuis 15 ans maintenant (voir mon dernier edito) et en Chine depuis 40 ans, marcher me semble un peu juste. Trottiner serait pas mal je crois. D’autres comme moi aimeraient courir. Encore faut-il partir !
Le 26 février prochain, la Commission européenne dévoilera en Belgique le Clean Industrial Deal. Cet agenda est censé marquer un nouveau départ pour l’industrie européenne tout entière. Peut-être que la Présidente de la Commission européenne sera là. Peut-être pas. Elle a pas mal de dossiers qui s’accumulent sur son bureau en ce moment. Aucun des PDG présents ce jour-là ne lui en voudra de faire un no-show. Ils lui en voudront en revanche de ne pas répondre à leur attente. Cette attente est immense : comment faire s’épanouir un appareil de production européen décarboné ?
J’y serai.
J’y serai parce qu’il y aura des CEO susceptibles de devenir clients de BlueBirds.
J’y serai aussi parce que ce jour sera important. Certains défilent dans la rue pour manifester. Je manifesterai à ma manière. Je serai sagement assis à Anvers au milieu d’hommes en costume cravate et de femmes en tailleur strict. Je ne crierai pas, je ne brandirai pas de pancartes, je ne brûlerai pas de pneus. J’écouterai sagement, je prendrai quelques notes, peut-être aussi deux ou trois photos. Je serai là-bas pour soutenir une initiative. Elle veut éviter que ma famille, la vôtre, nos amis, nos voisins, nos concitoyens n’aillent crier dans la rue leur pouvoir d’achat évanoui dans les fumées noires des pneus brûlés de demain.
Il faut être un peu aveugle pour ne pas voir le drame social que nous sommes nous-mêmes en train de faire advenir, aidés il faut bien le dire des deux superpuissances de notre temps et de quelques autres. Je ne m’attends pas à des annonces extraordinaires à Anvers, elles auraient déjà filtré. Si vous faites attention, vous pouvez même en entendre un aperçu au milieu de l’épisode du jour.
J’espère.
J’espère entendre une Commission européenne nous dire « L’industrie est vitale pour notre continent. Voici notre plan » et y croire.
J’espère y croire.
Je sais, c’est peu mais je m’en contenterai.
Saint François d’Assise disait « Commence par faire le nécessaire, puis fais ce qu’il est possible de faire et tu réaliseras l’impossible sans t’en apercevoir ».
Le nécessaire ici, c’est de faire le premier pas. Le premier pas, c’est d’avoir un plan et d’y croire. Je veux voir ce plan. Je veux y croire.
Martin
Un édito signé Martin Videlaine
Je m’appelle Martin Videlaine. J’ai créé et dirige BlueBirds. Nous proposons les services de 6 000 indépendants à haute valeur ajoutée, consultants freelances, managers de transition et experts en Europe, en Afrique et au Moyen-Orient.
BlueBirds sponsorise Histoires d’Entreprises.
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