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La remontada

Charmé, c’est le premier mot qui me vient en tête en repensant à ma rencontre avec Arnaud Montebourg.

L’homme a tout fait pour rendre notre rencontre agréable. Vous me voyez dans son bureau sur la photo, même l’éclairage est chaleureux. J’y ai été d’autant plus sensible qu’il était facile pour lui de se rendre incisif quand je me montrais circonspect des réponses à mes questions. 

Ses cheveux gris vous rappellent qu’il n’est plus tout jeune mais à part quelques intonations pendant notre discussion, Arnaud Montebourg ne fait pas son âge. Ses yeux bleu clair attirent les autres regards. Beau, convaincu, convaincant, le verbe haut, souriant, sympathique. En un mot, Arnaud Montebourg est séduisant. Faudrait-il être séduisant pour devenir Ministre de la République ? Ils ne le sont pas tous, mais lui, aucun doute.

Je voulais interroger mon invité du jour sur ses aventures entrepreneuriales, mais le cœur a pris le dessus sur la tête au bout de quelques secondes. Nous nous sommes mis à parler politique industrielle. Si vous me lisez depuis quelques temps, vous connaissez mes convictions en la matière que je partage avec mon invité du jour : pour sauver notre modèle social en souffrance et en même temps stopper le lent processus d’appauvrissement du pays qui nous a vu naître, la France, il nous faut plus d’usines sur notre sol. Beaucoup plus. 

Je suis personnellement arrivé à cette conclusion en superposant les courbes de quelques indicateurs évoqués plus bas. Des lectures dont celle de Nicolas Dufourcq ont fini de me convaincre.

En redressant l’industrie, on redresse tout

Depuis que le cycle de fermeture de nos usines a commencé dans les années 1970, tous les indicateurs de notre pays se sont dégradés en même temps : perte de 2 millions d’emplois industriels, chômage endémique, déficit du budget de l’Etat, déficit de la sécurité sociale, dette de la Nation et déficit de la balance commerciale. De là à penser que remettre des usines à vitesse grand V en France permettrait de revenir à une situation équilibrée et donc durable, vous n’avez qu’un pas à faire. Arnaud Montebourg le dit avec ses mots en tout début d’épisode : en redressant l’industrie, on redresse tout.

La grande question, c’est comment faire ?

Arnaud Montebourg fait partie de ces personnes rares qui ont très tôt pris conscience de l’enjeu systémique qui se cache derrière celui de la nouvelle industrialisation qu’attend notre pays. Il avait voulu en faire une priorité nationale quand il avait été un temps candidat à la présidence de la république contre celui que nous avons finalement choisi. Souvenez-vous. « La remontada » avait été son slogan. 

Si un jour on m’avait dit que je penserai comme Arnaud Montebourg ! Je l’avais raillé pendant son ministère. C’était facile, je ne l’avais pas en face des yeux. Là, c’était différent, il était assis en face de moi et me regardait fixement. Alors je le lui ai dit gentiment, façon pour moi de m’excuser mais aussi de lui dire que j’avais eu tort même si je suis loin de partager certaines de ses propositions. Nous nous retrouvons sur au moins deux points essentiels : le diagnostic de départ et l’intention. C’est déjà pas mal me semble-t-il. S’agissant de la méthode à employer, là, on entre vraiment dans la politique.

Une politique industrielle est comme toute politique, potentiellement clivante. Quelques exemples pour vous en convaincre si c’était nécessaire.

Si vous cherchez à augmenter la compétitivité des usines et par là même à faire grandir leur nombre ou leur taille, vous pouvez par exemple envisager de réduire les charges qui pèsent sur elles en commencant par les impôts de production. Ce serait autant de manque à gagner pour les finances de Bercy. Au cas où cela vous aurait échappé, notre budget est déjà « un peu » déséquilibré. Sans grande surprise, l’accroissement du déséquilibre de nos finances publiques n’est pas du goût de tous.  

Nous pourrions aussi demander à l’Etat de créer ex nihilo des acteurs industriels. Il l’a fait par le passé. EDF, la SNCF, Air France sont nées comme cela. Autre époque. Mais surtout, avec quel argent ? Arnaud Montebourg évoque plusieurs pistes de travail dans l’épisode de la semaine. Je ne suis pas sûr que ce soit du goût de certains qui me lisent ici. Ni de l’UE d’ailleurs.

Ma copine Margrethe

Nous pourrions nous dire aussi que ces accords de libre-échanges entre l’UE et le reste du monde sont bien sympathiques pour notre pouvoir d’achat, mais qu’ils sont aussi des forces désormais titanesques empêchant l’épanouissement d’une industrie sur le sol européen. L’UE a importé pour 3000 Md€ en 2022. Difficile de se représenter l’effort industriel à fournir pour tenter de substituer même une petite partie de ces importations par de la production. Revoir ces accords, même marginalement, ne se discute pas à l’Elysée ou à Matignon. Cela se passe à Bruxelles et à Strasbourg. Beaucoup de sujets se négocient désormais là-bas et de moins en moins à Paris. C’est ce qui a une petite tendance à tendre mon invité. C’est ma principale conclusion au livre que j’édite avec Guillaume Caudron sur le sujet et qui sortira en octobre prochain : une large partie des leviers d’industrialisation de la France ne se décident plus en France. (Mauvais prétexte pour ne pas activer nos propres leviers.) On n’aime ou on n’aime pas, mais c’est ainsi. 

Pour le dire autrement, l’avenir industriel français, et avec lui celui des Allemands, Italiens, Espagnols et d’autres encore, se construisent d’abord avec la Commission Européenne par qui passent tous les textes votés au Parlement Européen, en particulier les accords commerciaux que l’UE signe avec nos partenaires commerciaux. La Commission Européenne a cela d’unique dans les grandes démocraties qu’elle a non seulement un pouvoir exécutif, mais également un pouvoir législatif. Ne me demandez pas ce que j’en pense.

Alors regardons quelques instants la politique industrielle européenne. Avons-nous seulement déjà entendu parler de politique industrielle européenne ? La PAC ? Oui, depuis toujours. La politique commerciale et ses accords de libre-échange ? Très certainement. La politique énergétique ? Peut-être, au moins par quelques aficionados de l’énergie dont je fais partie. Mais la politique industrielle ?

Ce serait caricatural d’affirmer ici qu’elle n’existe pas. Mais elle est faible. Elle est faible d’une idéologie du siècle dernier, celui du libre-échange d’un monde en paix où nous pourrons toujours nous approvisionner en produits de toutes sortes quelques soient les circonstances. Le Covid et la guerre en Ukraine nous ont démontré le contraire.

Cette pensée, cette hypothèse centrale se résume assez bien par les propos de Pierre Régibeau, ancien bras droit de Margrethe Vestager, commissaire européenne à la concurrence : « Si l’industrie lourde européenne disparaît, qu’il en soit ainsi ». (source : l’écho, 23 août 2023). Mme Vestager le dit autrement dans une video plus bas dans cette lettre: « Mon unique boussole est le consommateur ». Comprendre: sa boussole ne se préoccupe pas des producteurs. C’est vous dire à quel point initier ne serait-ce que le début d’une stratégie industrielle européenne est une drôle de gageure.

Des questions sans réponse

Elles sont donc nombreuses les questions sans réponse ou trop peu traitées s’agissant de la politique industrielle européenne. 

La première de toutes pourrait être « Comment favoriser la croissance de l’industrie européenne ? » 

Quels sont les secteurs où nous voulons impérativement produire sur notre sol ? Quels sont les produits/systèmes/technologies très critiques, critiques ou souhaitables ? Quels sont les minima de production que nous souhaitons atteindre pour ces produits ? Quelles mesures incitatives avons-nous lancé pour la production de ces produits et le développement de ces technologies? Quelles mesures de protection mettons-nous en œuvre pour quelles catégories de produits et de technologies ? Comment construire des champions européens industriels dans tous les secteurs clés ? Qui sont les sociétés candidates à devenir ces champions ? Comment favoriser leur croissance ou leurs rapprochements ? Quelle régulation mettre en place? Quels financements des Etats membres et de l’UE envisager? De quels pays souhaitons-nous peu ou pas dépendre ? En quoi les autres pays sont-ils dépendants de nous ? Quel arsenal juridique mettons-nous en œuvre pour faire jeu égal à l’itarisation de notre économie en même temps qu’aux mesures de protection et de conquête chinoises ? Je pourrais continuer longuement la liste de ces questions. 

Nous pourrions sans peine nous poser les mêmes questions pour chacun des Etats membres. Elles s’appliquent évidemment à la France.

Si vous percevez dans mon questionnement l’ombre d’un protectionnisme doublé d’une forme d’interventionnisme de l’Etat qui ne diraient pas leur nom, autant vous enlever un doute. La Chine et les Etats-Unis en ont fait deux piliers de leur stratégie économique en même temps qu’ils ne respectent plus les règles de l’OMC. La Chine ne les a jamais respectées. Les Etats-Unis sont passés du côté obscur de la force avec l’IRA. Il serait temps que nous jouions avec les mêmes armes, non pas par idéologie, mais par simple mesure de réciprocité. Si vous souhaitez vous convaincre de la nouvelle doctrine américaine en matière économique et industrielle, je vous invite à écouter Jake Sullivan, conseiller national à la sécurité de Biden au World Economic Forum. Vous pouvez le lire ici ou l’écouter plus bas.

Ces questions et d’autres encore, Arnaud Montebourg se les pose depuis plus de 10 ans. 

A ne pas y répondre, l’UE fragilise les industries de tous ses pays membres. A ne pas y répondre, elle fragilise les pays membres eux-mêmes. A ne pas y répondre, elle se fragilise elle-même. 

L’UE doit impérativement construire une politique industrielle sans quoi les Nations le feront sans elle. Entre temps, faisons ce qui est en notre pouvoir. Je ne crois pas trahir la pensée de mon invité par cette conclusion.

Martin

Un édito signé Martin Videlaine

Je m’appelle Martin Videlaine. J’ai créé et dirige BlueBirds. Nous proposons les services de 6 000 indépendants à haute valeur ajoutée, consultants freelances, managers de transition et experts en Europe, en Afrique et au Moyen-Orient.

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Le podcast de la semaine

Arnaud Montebourg, Entrepreneur

Arnaud Montebourg

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Politique industrielle : la condition de la remontada française