Ces tubes que l’on ne voit pas
Frans Bonhomme a grandi sur une idée simple : les tuyaux d’eau seraient de plus en plus faits de PVC. Ce qui est une évidence pour nous aujourd’hui ne l’était pas quand son fondateur revint d’Italie il y a 90 ans avec l’idée en plus de quelques tubes sous les bras. Ces tuyaux sont maintenant partout, dans nos appartements, nos maisons, sous nos rues, le plus souvent pour transporter les eaux de pluie ou nos eaux usées.
J’aime bien ces sociétés rendant un service en apparence simple, nous vendre des produits eux aussi en apparence simples pour à la fin nous rendre un immense service. C’est une marque de civilisation que de s’occuper d’eau.
Frans Bonhomme fait bien plus que cela maintenant et dépend entre autres de ses marchés sous-jacents : la construction publique et privée. Sans construction ni rénovation, pas de chantiers, pas besoin de matériel, pas besoin de tubes PVC.
La construction
Peut-être n’avez-vous pas vu la crise sans précèdent que traverse le secteur de la construction. « La catastrophe va durer au minimum deux ans si rien n’est fait », prévoit Olivier Salleron, président de la Fédération Française du Bâtiment dans l’Usine Nouvelle ce mois-ci. Le secteur du bâtiment pense perdre 150 000 emplois pendant ces deux prochaines années. Toutes vos lectures dans le domaine se dirigeront vers un segment spécifique en chute libre : la construction de logements neufs. Elle devrait diminuer de plus de 20% en 2024.
Elles sont multiples les causes à cet effondrement. La hausse des taux directeurs de la BCE a freiné la demande des acheteurs et des promoteurs financés par les banques. La hausse des prix des matières premières a contribué à augmenter le coût final des projets. Observons ici que ces deux facteurs, taux bancaires et inflation, sont totalement subis en même temps qu’ils sont je l’espère conjoncturels. Après une hausse de cycle, nous vivrions donc une baisse avant qu’une nouvelle hausse à venir ne lui emboîte le pas.
Deux autres facteurs ont joué dans la décrue du marché : l’exclusion récente des maisons individuelles de dispositif du Prêt à Taux Zéro et les modification de la loi Pinel. Sans rentrer dans trop de détails un peu ennuyeux, avec les modifications du PTZ, le Gouvernement a souhaité concentrer l’aide sur les secteurs où le déficit d’offre de logements est le plus marquant. Et puis le dispositif Pinel qui ouvre droit à une réduction d’impôt sur le prix d’achat d’un logement mis en location prendra fin le 31 décembre 2024. Ces deux facteurs n’ont rien de conjoncturels eux. Ils matérialisent l’arrêt de dispositifs qui favorisaient l’épanouissement d’un marché et/ou l’accession à la propriété. Dit autrement, l’Etat laisse le marché retrouver un nouvel équilibre en dessous de celui qu’il avait contribué à établir. On aime ou on n’aime pas, mais c’est ainsi.
Ce qui est un peu malheureux ici c’est que se cumulent des effets subis avec d’autres choisis en même temps que se cumulent des effets conjoncturels à d’autres plus structurels. Mauvais timing diront certains. Injustice! crieront d’autres. Il était temps que l’Etat cesse de jeter l’argent par les fenêtres penseront d’autres. Choisissez votre camp.
Une histoire de taille de classeurs
Je lis en revanche peu de choses sur la règlementation qui a explosé dans le secteur ces dernières années.
C’est dommage car il ne fait nul doute qu’elle est aussi largement responsable des déboires du secteur et de la difficulté des candidats à la propriété d’accéder à leur rêve. Et puis par effet de domino, ces candidats, ne pouvant plus trouver de projet neuf accessible, restent locataires et embouteillent chaque jour un peu plus le marché de la location dont la demande excédait déjà largement l’offre.
Ayant toujours vu mes parents en train de rénover les murs qu’ils habitaient, quitte parfois à les bouger pierre par pierre, et puis ayant épousé une architecte, c’est assez naturellement que je me suis très tôt intéressé aux travaux. Quand mon épouse et moi décidâmes de nous installer pour préparer la venue de notre premier enfant à naître, nous achetâmes une petite maison sur un petit terrain. Nous fîmes tomber le toit, réhaussâmes la maison d’un étage et couvrîmes l’ensemble d’un nouveau toit. S’agissant des réseaux (électricité, gaz, eau), nous repartîmes des compteurs. Bref, la maison fut remise à neuf. C’était assez grisant. J’allais devenir père, mon épouse dirigeait le chantier, je la regardais faire. Sortant de réunion de chantier, elle me lançait « Le maçon est vraiment bien. En revanche, il va falloir surveiller le plombier ». « Ah bon », pensais-je, mêlant naïveté et fierté de voir ma jeune femme ronde comme un ballon se faire respecter par tous ces hommes qui savaient reconnaitre la compétence et des instructions claires, même d’une personne pouvant être leur fille. Parfois, un nouveau venu sur le chantier venait me voir et me demandait quoi faire, je lui montrais alors la maitresse des lieux lui disant en souriant « Moi, c’est les slides et les fichiers excel. Le reste, c’est elle. »
On ne lance pas un tel chantier sans quelques autorisations et permis. J’avais alors élargi mon champ de connaissances aux joies des formulaires CERFA. On dit souvent que plus on apprend, plus on prend conscience que l’on ne sait pas. C’est très juste en matière administrative.
Nous vécûmes 15 ans dans cette petite maison. Quand vint le moment de quitter les lieux, le hasard voulut que nous trouvâmes une autre maison à quelques rues de celles où nous avions habité jusqu’à présent. Et rebelotte : nous ôtâmes le toit, rajoutâmes un étage et repartîmes des compteurs. Rebelotte aussi, quelques nouveaux tubes en PVC. Rebelotte encore, nous fîmes le tour des banques pour solliciter un crédit et je replongeai dans les CERFA. J’ai aujourd’hui deux dossiers qui prennent la poussière. Celui de 2000 est deux fois moins épais que celui de 2015. C’est pourtant le même projet, croyez-moi!
Tous nos interlocuteurs en l’espace de 15 ans nous avaient demandé davantage de papiers en tous genres. Les banques et les assureurs se préoccupaient à juste titre de savoir si nous n’avions pas été malades et si nous ne l’étions pas à ce moment-là. La mairie, le département, la région aussi n’étaient pas en reste pour nous demander des papiers le plus souvent inutiles. Cela, c’était déjà plus surprenant. Mais c’est le constructeur, voulant s’assurer qu’il ne prenait pas de risques exagérés dans son projet avec nous, qui nous posa le plus de tracas. Les exemples sont nombreux, mais c’est la cheminée qui m’a le plus marqué.
16 milligrammes par mètre cube
La réglementation sur les cheminées est illustrative de notre perte de bon sens en matière de réglementation.
Après avoir été interdites, les cheminées ont de nouveau été autorisées partout en Ile-de-France et à Paris, c’est leur utilisation qui est réglementée. Par exemple à Paris, pour les cheminées anciennes, mais seulement pour elles, le chauffage principal au feu de bois est permis dès lors que l’émission de poussières ne dépasse pas 16 milligrammes par mètre cube. Le chauffage d’appoint ou d’agrément est également autorisé du moment que le rendement de la combustion atteint au moins 65% : autrement dit, l’équipement doit permettre de « consommer » au moins 65% d’une bûche de bois afin de chauffer le logement. C’est un peu différent en Ile-de-France au-delà du périphérique. On en mangerait son chapeau.
Les normes de construction évoluent constamment vers plus de contraintes d’isolation et de modes de consommation énergétique. C’est la RE2020 qui est actuellement en vigueur. Elle sera remplacée par la RE2025 dans quelques mois. Et la RE2028, déjà écrite, rentrera en vigueur dans 4 ans. Mon petit doigt me dit que ces textes évolueront encore d’ici là. Les professionnels du secteur, j’en ai une à la maison vous l’aurez compris, vous expliqueront que la RE2028 met de telles contraintes qu’elle rend très difficile sinon impossible l’utilisation de béton bas carbone. Or la filière bois en France n’est pas prête pour remplacer les volumes de béton que nous utilisons aujourd’hui. Ces normes, si elles partent d’un bon sentiment environnemental, sont devenues folles en plus de faire augmenter le coût du logement que nos concitoyens n’arrivent plus à suivre depuis déjà bien longtemps. Donner accès au logement à tous, mais surtout aux plus modestes d’entre nous, implique de revoir à la baisse les exigences énergétiques des nouvelles constructions. Dans le logement neuf comme souvent ailleurs, fin du mois et fin du monde ne font pas toujours bon ménage.
Ce qui est vrai en matière de réglementations dans le logement l’est également dans l’agriculture. Il suffisait d’écouter nos agriculteurs il y a quelques jours pour s’en convaincre. En fait, ce qui est vrai dans la construction et l’agriculture l’est dans toute notre économie. 502 obligations et 3 670 pages de réglementations sur les entreprises sont sortis des bureaux de la Commission Européenne et du Parlement Européen entre 2017 et 2023 nous rappelait le Medef en avril dernier.
Le logement comme beaucoup de secteurs marchands est aussi affaire sociale. Acheter ou louer un bien ne devrait pas être aussi problématique qu’il l’est devenu. Nous pouvons attendre que l’inflation et les taux directeurs s’assagissent. Nous pouvons aussi envisager de nouveaux dispositifs incitatifs comme Pinel ou le PTZ. Nous pouvons surtout revenir à une réglementation raisonnable en matière de construction. Elle ne l’est plus.
Cela ne tient qu’à nous et cela ne coûte rien.
Martin
Un édito signé Martin Videlaine
Je m’appelle Martin Videlaine. J’ai créé et dirige BlueBirds. Nous proposons les services de 6 000 indépendants à haute valeur ajoutée, consultants freelances, managers de transition et experts en Europe, en Afrique et au Moyen-Orient.
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