Un moment de vérité
Et mince.
Je vous parle de vacances, d’océan, d’hôtels, de piscines, de New York et d’autres choses plutôt sympathiques depuis quelques semaines. Me voilà à devoir évoquer aujourd’hui le travail, ou plus exactement le coût du travail et plus précisément encore l’écart entre votre salaire brut et votre salaire net. Vous m’accorderez qu’il y a sujet plus glamour.
L’entrepreneuriat m’a énormément apporté. Dans cet univers de découvertes, d’inconnues, d’opportunités, de risques, de joies et de chutes, j’ai appris un nouveau mot : le temps. J’en ai toujours cruellement manqué, il est toujours ma ressource la plus rare. Il s’est aussi paradoxalement agrandi, distendu, assoupli pour une raison simple : je décide (à peu près) de mon agenda. Ma femme vous dirait que je vous raconte des histoires moi qui aime tant travailler. Elle aurait raison, une fois n’est pas coutume. Ce temps, je l’utilise tout de même à m’occuper un peu plus de ma famille et de mes amis. Pas beaucoup plus. Surtout pas au point d’être exemplaire. J’essaie de faire un peu mieux chaque jour. Souvent j’échoue. Parfois je réussis.
J’utilise aussi ce temps à vous regarder. Je vous observe vous, mes voisins, mes collègues, mon équipe, les clients et les partenaires de BlueBirds et je m’interroge chaque jour un peu plus sur la manière avec laquelle le monde tourne.
Que c’est devenu compliqué. Touchez un fil et c’est toute la toile qui vibre. Soufflez même sur ce fil et les habitants de cette toile s’en émouvront. Posez mal votre regard dans le RER le matin et gare à la suite. Rédigez mal un email et votre client prendra soudainement son temps. Attendez trop longtemps de rappeler votre ami et il se demandera ce qu’il se passe. Il ne se passe rien de particulier, je cours, comme vous, comme lui. Les jours s’enchaînent et j’aurais dû appeler cet ami, cette sœur, ma mère ou aller prier sur la tombe de mon père. J’appréhende cette dernière épreuve. Alors j’évite de me rendre là-bas comme je baisse la tête sur mon smartphone en m’accrochant au pilier en inox dans le wagon qui m’emmène au clocher Gare de Lyon. Ces gestes m’évitent l’inconfort et me ronronnent un train-train qui au fond me va bien.
La bretelle
Mais je le sais bien et vous le savez comme moi. La vérité vous rattrape tôt ou tard si vous ne lui faites pas face. La vérité s’impose d’elle-même, surtout quand vous l’évitez. Mieux vaut l’embrasser. Elle est cette mère qui vous rappelait de cirer vos chaussures ou de remettre en ordre votre chignon quand vous étiez enfant. Elle est ce père qui attend sur le Mont Valérien. Elle est ce frère qui vous rappelle qu’on a qu’une mère et qu’un père. Elle est votre fille qui attend à l’autre bout du monde. Elle est là, bien vivante. Elle attend un signe, un Whatsapp, un appel. Elle n’en a peut-être pas conscience ou niera. Mais elle attend. Elle est votre épouse qui n’a pas besoin de parler pour se faire comprendre. Elle est ce mari qui vous observe dans le lit. Lui aussi attend. Votre bretelle de chemise de nuit vient de glisser d’elle-même sur votre épaule. Vous faites semblant de ne pas voir. Demain, peut-être.
La vérité ne connaît pas le temps elle. Elle a tout son temps. Un jour ou l’autre, elle croisera votre route et la mienne. Nous n’y couperons pas. La vérité et nous, c’est toujours une question de temps avant que le choc de la rencontre ne se produise.
Il y a une vérité qui dérange et que nous n’osons pas regarder collectivement. Cette vérité tient en une phrase : notre pays est en train de connaître un moment de vérité comme rarement dans son Histoire.
Les assauts du vent
La France éprouve un besoin furieux de changements. Je sais, « le changement, c’est maintenant », on connaît la musique. C’est une musique douce mais qui n’avait de doux que les notes. En matière politique peut-être plus que partout ailleurs, les mots ont été usés jusqu’à la corde au point que cette corde a cassé. Les hommes et les femmes politiques figurent parmi les moins aimés de nos concitoyens. Ils nous ont déçus. Certains d’entre nous pensent même qu’ils nous ont trahis. Mais nous les avons choisis. Moi qui suis si critique à leur endroit depuis quelques temps, je me répète à l’envie qu’ils ne se sont pas imposés par la force. Ils ont été élus ou choisis par ceux que nous avons élus. Ils nous représentent, ils nous ressemblent. Ils sont à notre image et donc à la mienne. « Le changement, c’est maintenant », c’est un peu vous et moi. Le « en même temps », idem. « Travailler plus pour gagner plus », idem encore. Les hommes politiques sont à l’image de notre temps et du peuple qu’ils gouvernent. Ils sont responsables mais les premiers coupables, c’est nous.
La France n’avance plus et dans de nombreux domaines elle s’enfonce. Elle est fatiguée, elle est usée, elle cherche ses forces. Elle repose sur des fondations solides de deux millénaires que la Révolution est venue rénover. Il nous a fallu nous y prendre à cinq reprises pour construire la République telle que nous la connaissons. Elle est maintenant plus solide que jamais. Mais même les pyramides disparaissent sous les assauts du vent. Si la France s’enlise, c’est d’abord parce que nous n’avons plus envie de bouger. La fessée n’est plus à la mode et c’est heureux, alors une bonne engueulade entre la France et les Français me semble désormais s’imposer.
Mais qui lèverait le ton sur qui ? La France s’adressant à vous et moi parce que nous avons oublié de rêver et de poursuivre nos rêves ? Ou vous et moi s’étonnant de la voir s’affaler sur la canapé à grignoter des chips devant une série Netflix alors que le monde s’agite dehors ?
Comment se fait-il que nos dépenses sociales aient explosé au point que certains d’entre nous se demandent s’il est utile de travailler ?
Comment se fait-il que nos urgences soient saturées, que nous manquions de médecins au point d’aller les chercher jusqu’en Roumanie ou en Egypte ?
Comment se fait-il que nos policiers, nos gendarmes, nos pompiers, nos infirmiers, nos professeurs se fassent désormais quotidiennement insultés et caillassés ? Parfois même massacrés ?
Comment se fait-il que notre justice soit devenue si faible que des affaires devant être jugées au pénal le soient désormais au civil ? Que des rapports soient encore écrits à deux mains en six mois quand une IA le ferait en une minute avant même la levée de séance du tribunal ?
Comment se fait-il que des jugements ne soient pas exécutés par simple manque de places en prison ?
Comment se fait-il que nos frégates militaires aient fait des ronds dans l’eau pendant des années sans même être armées, ce que vient tout juste de nous indiquer notre Ministre de la Défense ?
Comment se fait-il que nous pensions être devenus xénophobes ou racistes alors qu’évidemment à part quelques cons nous ne le sommes pas le moins du monde ?
Comment se fait-il que nous soyons en décroissance alors même que la plupart des économies du monde s’épanouissent ?
Comment se fait-il qu’un Français sur trois en soit réduit à compter les centimes de son ticket de caisse en supermarché ?
Comment se fait-il que notre éducation nationale ne soit plus capable d’apprendre à nos enfants que 1 et 1 font 2 ? Nous descendons une à une les marches de la majorité des classements mondiaux dans le domaine.
Comment se fait-il que nous soyons devenus le pays le plus imposé au monde et qu’en même temps notre déficit public atteigne désormais 160Md€ soit ~40% du budget de l’Etat ?
Comment se fait-il que nous n’arrivions plus à débattre calmement ?
Comment en arrivons-nous parfois à douter de la démocratie alors que notre continent baigne dedans depuis la Grèce Antique ?
Mais bon sang de bon soir, que s’est-il passé ?
Le devin gaulois
Notre moment de vérité arrive, pas besoin d’être un génial devin gaulois pour le pressentir. Toutes ces questions que j’évoque et d’autres encore attendent des réponses depuis trop longtemps. Nous pouvons attendre encore un peu se diront certains d’entre vous. Peut-être. Je dramatise penseront d’autres. Peut-être aussi. Je ne suis pas devin certes, mais vous pas davantage. Et il n’est pas bon de jouer à ce type de devinette comme on ne joue pas davantage avec le feu.
Ce qui est certain en revanche, c’est que nous ne pourrons pas encore attendre indéfiniment pour changer de trajectoire. Sur cette trajectoire nouvelle, nous devrons réapprendre à rêver et à croire en nos rêves. Posez-vous la question avant de continuer de me lire. Mes rêves, quels sont-ils ?
On ne réalise pas ses rêves vautré dans le canapé. Alors il va falloir travailler davantage – cela c’est moi qui le dis – et il va falloir mieux gagner sa vie en travaillant. Cela, c’est Antoine Foucher dans son livre Sortir du travail qui ne paie plus qui l’écrit. Antoine est mon invité de la semaine. Il nous raconte comment faire. Se sont ses idées. Elles n’engagent que lui. Tout ne vous plaira pas.
Voilà un homme qui nous dit « Il faut que le travail paie de nouveau. Nous ne pouvons pas continuer sur cette trajectoire d’un écart croissant entre salaire brut et salaire net. Sur 100 euros gagnés pour un salaire moyen (2630 euros aujourd’hui), les salariés en gagnaient 69 en 1968, 60 en 1987 et 54 aujourd’hui. Il faut inverser cette courbe et rapprocher le salaire brut du salaire net. »
Rien que pour cela, il mérite que vous l’écoutiez.
Mieux, que vous le lisiez.
Martin
Un édito signé Martin Videlaine
Je m’appelle Martin Videlaine. J’ai créé et dirige BlueBirds. Nous proposons les services de 6 000 indépendants à haute valeur ajoutée, consultants freelances, managers de transition et experts en Europe, en Afrique et au Moyen-Orient.
BlueBirds sponsorise Histoires d’Entreprises.
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