La France se tiermondise
Si vous m’avez déjà lu, vous savez que j’ai eu la chance d’aider la Ministre de l’Energie à établir la politique dont elle avait la charge au Maroc. Cet exercice et d’autres comparables avec M. Montebourg quand il avait été Ministre du Redressement Productif m’ont appris à quel point être conseil de dirigeants au sommet de l’Etat est bien peu de chose. Votre client vous indique la direction qu’il souhaite prendre – n’essayez jamais d’en dévier sans quoi gare à vos fesses -, vous complétez du mieux que vous pouvez en tentant d’y inclure les détails qui feront d’idées des projets opérationnalisables. Mais surtout, vous vous posez une question toute bête : « Est-ce que ce que j’écris va dans le sens de l’intérêt de la Nation que je sers ? ».
Ces expériences m’ont également permis de voir depuis mon petit trou de souris que conduire un Etat est d’une extraordinaire complexité. Moi qui peste probablement comme vous devant le spectacle d’une France bloquée, je me dis dans la seconde qui suit mon soupir qu’ils font tous de leur mieux en fonction de leurs convictions. Et que nous avons les dirigeants que nous méritons. Nous les choisissons très largement.
Le Schtroumpf Grognon
Râler ne fait pas avancer les choses, même le Schtroumpf Grognon le sait. C’est d’autant plus dommage que nous sommes collectivement assez forts en la matière, moi le premier. Ne prenez donc pas les lignes qui suivent comme une nouvelle plainte d’un Français comme les autres hormis qu’il est assez fou pour écrire tous les dimanches. Voyez seulement là l’envie de transmettre quelques messages que vous partagerez ou pas et l’envie aussi de nous poser quelques questions.
Voilà des années que j’explique à mes enfants que la France s’appauvrit.
J’ai cessé de le rappeler le soir à table. Ils ont compris et lèvent les yeux au ciel quand m’égarant dans mes pensées et passant de la pensée à la parole j’en remets une couche. Et puis maintenant qu’ils voyagent parfois seuls à l’étranger, ils peuvent le mesurer sans que leur père n’ait à dire ou faire quoi que ce soit. Mais même sans traverser une frontière, il suffit d’ouvrir un peu les yeux et d’être honnête avec soi-même pour s’en rendre compte.
Le premier budget des ménages est le logement. Le pouvoir d’achat immobilier ces 20 dernières années s’est effondré pour une raison toute simple : les prix du mètre carré ont cru bien plus vite que les salaires. L’épisode avec Hexaom raconte cela en creux.
Miss ou Mister Meteo
Allumez votre télévision à 20h00, ce que je fais désormais par exception. Passées les 15 minutes à regarder Miss ou Mister météo pour tenter de vous faire oublier les soubresauts que le monde vient de faire tout en tournant sur lui-même, vous n’échapperez pas à un reportage sur l’inflation et la baisse du pouvoir d’achat des Français. L’inflation est la première préoccupation des Français dans le dernier sondage Ipsos datant de août. La pauvreté et les inégalités arrivent en troisième position.
Notre système de santé arrive en quatrième position. Nos difficultés à nous faire soigner révèlent à leur manière une forme d’appauvrissement.
J’interviewe cette semaine Olivier Babeau. Il est économiste, essayiste, chroniqueur entre autres sur Europe 1, éditorialiste pour plusieurs journaux. Il a créé l’Institut Sapiens, un think tank que je vous recommande de découvrir. Olivier est un hyperactif. Il rédigeait un edito sur son téléphone en m’attendant et a validé notre épisode à la vitesse de l’éclair. Record battu. 3 minutes. Il n’a donc pas écouté. Il nous fait confiance à Agnès et moi, cela fait plaisir.
Olivier pense que « La France se tiermondise ». Il n’est pas le seul à le dire tout haut désormais. Je crains qu’il n’ait raison malgré tout ce que notre pays présente de beau et de fort.
Ce processus est lent, très lent, c’est ce qui explique qu’il nous échappe dans une certaine mesure. Sauf accident de la vie, nous ne nous réveillons pas un matin en nous disant « tiens, je suis pauvre ». Et puis venant de ma part, privilégié que je suis, ce serait tout de même un peu fort de café. En écrivant, « je suis pauvre », je pense à tous nos concitoyens qui le sont déjà parce qu’ils comptent tout tout le temps ou qu’ils sautent des repas. Je pense aussi à ceux qui sans l’être vraiment sont en train de le devenir, lentement, mais sûrement. Ils font de petits efforts quotidiens qui un jour deviendront grands. Ils commencent par supprimer certaines marques dans leur caddie. Puis la viande. Vient un jour où ils sautent un repas. Alexandre Bompart, PDG de Carrefour parlait d’un tsunami de déconsommation le 29 août dernier dans la Tribune. Thierry Cotillard, Président des Mousquetaires, rappelait dans le Figaro le 13 septembre dernier « qu’un tiers des Français se privent et achètent moins de poisson, de viande ».
La réforme des retraites, la tentative avortée de réformer l’assurance chômage suite aux législatives vont dans le même sens : celui d’une diminution des droits et donc là encore d’une forme d’appauvrissement. Ce n’est évidemment pas de gaieté de cœur que nos dirigeants proposent de telles réformes. Ils voient les caisses se vider et notre dette atteindre de nouveaux sommets chaque année. Il y a une manière de regarder cette dette publique autrement que par les chiffres : parce qu’elle croît, elle nous indique que nous vivons collectivement au-dessus de nos moyens.
C’est donc à une double peine que nous faisons face : notre appauvrissement individuel que les Français rappellent désormais à chaque sondage et notre appauvrissement collectif matérialisé entre autres par la dette publique. Nous nous appauvrissons, il n’y a pas de doute.
Changer… ou pas
Je ne crois sincèrement pas que la trajectoire dans laquelle notre pays est embarqué va pouvoir continuer sur sa lancée très longtemps encore. Olivier partage ce point de vue. Avec Olivier aujourd’hui, nous discutons de deux scenarii, celui de la continuité de la trajectoire actuelle et celui d’un changement.
A continuer sur cette trajectoire de déficits chroniques, nous serons bientôt face la réalité des banques qui prêteront à des taux de plus en plus élevés jusqu’au moment où elles jugeront que le risque de ne pas retrouver leur argent sera trop élevé. Elles cesseront de prêter à notre pays. L’Etat ne pourra plus faire face à ses engagements. Il ne pourra plus payer ses fonctionnaires. L’Euro et toute l’UE sera en crise bien avant cette étape.
N’allez pas croire que tout ceci soit pure fiction. Si vous ne vous fiez pas aux paroles du Président de la Cour des Comptes ou du Président de la Banque de France qui tirent la sonnette d’alarme depuis des mois, au moins regardez quelques signes qui ne sont pas des mots, eux : la hausse du spread de taux Allemagne-France, la dégradation de la note de la dette française par Standard & Poor’s et ses consœurs et enfin cet été la vente de 9Md€ de dette française par les investisseurs japonais. Un tel mouvement ne s’était pas vu depuis 4 ans.
L’autre trajectoire consiste, pour simplifier, à tenter de rééquilibrer un tant soit peu le budget de la Nation. Quelques chiffres. Les dépenses publiques se sont élevées en 2023 à 1 609 Md€ et les recettes à 1 455Md€. La différence représente notre déficit de l’année 2023, 154Md€. Prenez votre calculette : 154Md€ de déficit pour des recettes de 1455Md€, c’est un déficit de plus de 10%.
L’effort à réaliser pour revenir sur une trajectoire viable est titanesque. Est-ce seulement possible ? Si oui, comment faire ? Lever plus d’impôts, mais lesquels ? Nous sommes déjà n°1 des prélèvements obligatoires au sein de l’OCDE. Réduire les dépenses, mais lesquelles ? Nous sommes déjà à l’os dans la Santé, la Justice ou l’Armée. Beaucoup de nos fonctionnaires sont sous-payés.
Je crains ce moment où n’aurons plus le choix d’infléchir la trajectoire. Je crains ce moment où l’impôt deviendra soudainement si confiscatoire que les forces vives de la Nation fuiront en ne faisant que décupler le problème. Je crains ce moment où à bout de force nous réduirons soudainement nos transferts sociaux, ceux-là mêmes auxquels nous sommes tant attachés. A agir dans l’urgence, la violence s’invitera d’elle-même. Au fond, voilà ce que je crains, la violence.
Alors que faire ? Que promettre en 2027 et entreprendre dans la foulée ? Olivier a sa petite idée sur la question.
Martin
Un édito signé Martin Videlaine
Je m’appelle Martin Videlaine. J’ai créé et dirige BlueBirds. Nous proposons les services de 6 000 indépendants à haute valeur ajoutée, consultants freelances, managers de transition et experts en Europe, en Afrique et au Moyen-Orient.
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