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A la croisée des chemins

Parler d’UE et du nouveau Président des Etats-Unis nécessite de marcher sur des œufs. Je tenterai de le faire dans les lignes qui suivent sans trop les casser. Ne m’en voulez pas si certains d’entre eux craquent sous mon poids, ce sera bien involontaire de ma part. Dans le chaos du monde alimenté par une parole dont les réseaux se font l’amplificateur quand ils n’en sont pas à l’origine, je tenterai de tenir une parole nuancée. Je m’excuse par avance si ces nuances ne vont pas dans le sens de vos élans naturels. Certaines autres, j’en suis sûr, vous chanteront une douce mélodie.

L’Europe est à la croisée des chemins disait José Manuel Barroso ancien Président de la Commission européenne il y a quelques jours dans les Echos (voir plus bas dans la section Actualité). La BEI aussi est à la croisée des chemins. Grégoire nous dit voir les attentes croissantes de la part des dirigeants européens à l’égard de l’institution.

A la croisée des chemins : le bilan 

C’est vrai, l’UE est à la croisée des chemins. 

Quand on hésite à prendre une voie ou une autre, il est souvent utile de marquer une pause. Or nous n’avons jamais fait le bilan du traité de Rome quand naquit la BEI (1957). Nous n’avons pas non plus fait le bilan de Schengen (1985), de l’Acte Unique (1986), de Maastricht (1992) ou encore de Lisbonne (2007). Il ne faut pas en vouloir à la Commission européenne de ne jamais avoir fait son autoévaluation. Reconnaissons que la France s’en garde tout autant depuis toujours. S’il y avait un moment pour dresser ce bilan, la période actuelle s’y prêterait bien. 

Avec M. Trump de nouveau Président, s’arrêter pour réfléchir et respirer quelques instants serait probablement bienvenu. Avec M. Trump, notre monde se polarisera davantage qu’il ne l’est déjà. Il y aura ceux pour et ceux contre. Il suffit d’observer nos media depuis quelques jours pour s’en convaincre. On demandera aux indécis de choisir leur camp. Je ne tiens pas à choisir le mien.

D’abord parce ce que je ne suis pas Américain. C’est déjà source de suffisamment d’émotions d’avoir un passeport français dans la poche. J’écoute par exemple les discussions au Parlement comme plus jeune je virevoltais dans les montagnes russes d’Eurodisney. Je crie moins mais mes cheveux devenus plus rares s’hérissent tout autant.

Ensuite parce que le Président Américain ne dit pas que des sottises. Il est même parfois tout à fait dans le vrai. (Je sais, il faut savoir les trouver ces idées méritant un peu d’attention. Prêtez l’oreille, vous en trouverez bien une ou deux malgré tout). 

Enfin, beaucoup d’entre nous se boucheront les oreilles en entendant le trumpisme républicain scander « America First ! ». Pourtant, de nombreuses lois démocrates s’en sont fait l’écho ou l’on précédé : ITAR, IRA, Chips Act, BAA pour ne citer qu’elles. Les administrations démocrates n’ont pas démérité dans leur entreprise d’affaiblissement de l’Europe entière. En France, le patriotisme s’est fondu dans le nationalisme du RN et de ses cousins. Il était pourtant bien présent dans le communisme de Georges Marchais, le socialisme de François Mitterrand et sur tous les bancs du Palais Bourbon au siècle dernier. Regrettable transfert : le patriotisme ne devrait pas avoir de couleur politique. Cela, les Américains de tous bords le cultivent à la perfection, parfois trop quand leurs lois dépassent leurs frontières ou qu’ils ne veulent pas respecter les nôtres. J’y reviens plus bas.

Le Président Américain polarise, mais l’UE aussi, heureusement dans une moindre mesure. Le premier le sait bien et n’en a cure. La seconde s’en rend peut-être moins compte et s’en passerait volontiers. C’est aussi en cela que l’Europe est à la croisée des chemins : une part croissante de sa population la rend coupable de ses maux. 

Ce ne sont pas seulement les mouvements populistes qui la minent de l’intérieur. L’UE devient le bouc émissaire de nombreux problèmes communs à beaucoup de ses pays membres : diminution du pouvoir d’achat, insécurité, immigration incontrôlée. (Je reprends ici les trois thèmes évoqués par M. Barroso). 

C’est toujours facile de critiquer l’autre plutôt que de balayer devant sa porte. Les Etats membres, et peut-être la France plus que beaucoup d’autres, seraient bien avisés de s’équiper d’une brosse et d’un seau. Je serais taquin, je proposerais volontiers à la France de troquer sa balayette du moment pour un aspirateur à chantier. Et nos amis du BTP qui me lisent recommanderaient peut-être tout l’attirail d’un grand chantier, pas seulement son aspirateur. Mais s’agissant des problèmes évoqués ci-dessus et d’autres encore, l’UE a sa part de responsabilité. Or un nombre croissant d’Européens en prend un peu plus conscience chaque jour. Les derniers à nous l’avoir rappelé sont les agriculteurs français. L’Allemagne quant à elle a rétabli les contrôles à ses frontières en septembre dernier illustrant sa nouvelle défiance à l’égard des Accords de Schengen. Toute vision, tout plan d’actions commence par un diagnostic. Quel bilan faisons-nous de la construction européenne ?

Je vous rassure, la réponse à la question n’est pas dans cet edito. Dimanche sert d’abord à nous reposer.

A la croisée des chemins : un nouveau monde

L’UE fait face à des défis qu’elle n’avait même pas imaginés à sa naissance et tout au long de sa construction : fin du multilatéralisme économique tous azimuts, réchauffement climatique, départ de l’un de ses membres, guerre en Europe et j’en passe.

Elle vivait à sa naissance avec l’URSS. Elle avait composé avec l’allié américain et l’OTAN. Les fantômes de l’URSS reviennent aujourd’hui tuer ses voisins et hanter ses frontières. Quant à l’allié américain, il marchande désormais sont amitié séculaire. J.D. Vance, colistier de Donald Trump, a notamment laissé entendre que les États-Unis pourraient reconsidérer leur engagement envers l’OTAN si l’Union européenne imposait des sanctions à des entreprises américaines telles que X (anciennement Twitter) en vertu du Digital Services Act (DSA). Le droit se marchande-t-il ? Cela nous vaut pour l’instant des échanges musclés entre Thierry Breton et le fondateur de X. Ce serait bien que cela en reste là. Il ne sera pas beau le monde où la force prévaudra au droit.

Nous ne savons pas si et comment les Etats-Unis continueront de soutenir l’Ukraine à défaut d’obtenir un accord de paix avec la Russie. Nous ne connaissons pas non plus les conditions qu’exigera M. Trump pour subvenir aux besoins de l’OTAN. Nous ne savons pas davantage si et comment le nouveau Président ouvrira une guerre commerciale avec l’UE comme il vient de le faire avec le Canada et le Mexique. Il avait déjà annoncé ces mesures pendant sa campagne en y incluant la Chine.

Le monde n’a plus grand chose à voir avec ce qu’il était en 1957, vous me l’accorderez j’espère. L’Europe est à la croisée des chemins d’abord parce que le monde lui-même l’est.

S’adapter, mais pas seulement

En écoutant Grégoire, vous vous convaincrez sans peine que la BEI a su s’adapter à son temps. Ce fut d’abord la construction européenne, puis la résolution de la crise de 2008, puis le soutien à la Grèce. Aujourd’hui, c’est le climat, l’Ukraine, la Défense et tant d’autres choses encore. Tout cela avec des unités de compte qui donnent parfois le tournis.

S’agissant de l’adaptation de l’UE au monde, la photo est moins nette.

Critiquer l’UE est devenu caricaturé. Rappeler ses absences, ses errements et ses erreurs serait au mieux faire partie d’un populisme nauséabond, au pire vouloir la quitter. Inversement, l’encenser serait vouloir l’intégrer davantage tout en se gardant bien de rappeler que l’intégration n’est pas le seul projet européen envisageable. La coopération l’est tout autant. La photo de l’adaptation au monde par l’UE est moins nette parce que toutes les couleurs de l’arc-en-ciel y figurent et qu’elles y sont déclinées selon toutes les nuances.

José Manuel Barroso dans son article nous dit que « l’UE savait se hisser à la hauteur des défis lorsqu’elle était acculée ». Il cite notamment la résolution de la crise financière et de la dette souveraine dans laquelle la BEI a joué un rôle déterminant. Il cite aussi la mutualisation de la dette européenne suite à la pandémie. Il évoque enfin le réarmement en cours de l’Europe et l’intégration énergétique. Chacun de ces sujets mériterait de s’y arrêter. Je ne le ferai pas, cette lettre dominicale est déjà bien assez longue. S’agissant de savoir si l’action de l’UE a penché davantage du côté du succès que de l’échec, nous aurons chacun un point de vue. Je dirais qu’elle a fait ce qu’elle a pu souvent en réaction et rarement par anticipation. C’est là mon point.

L’Europe est à la croisée des chemins parce qu’elle doit maintenant cesser d’exister essentiellement par réaction. Jean Monnet disait que «L’Europe se fera dans les crises et sera la somme des solutions qu’elle apportera à ces crises». J’aimerais entendre Mme Von der Leyen nous dire désormais «L’Europe se fera dans le projet que nous avons pour elle avec l’accord des peuples qui la forment». On ne construit pas un projet seulement en réaction aux événements. Et puis sur le plan politique, parler de « projet » sera toujours plus vendeur que d’évoquer la « prochaine crise » dont personne ne connaît ni la nature, ni l’ampleur, ni la date, ni la durée, ni rien en fait.

A la croisée des chemins avec l’accord des peuples

N’interprétez pas mal mes propos ci-dessus. L’UE a défendu de grandes causes qui l’honorent. Je pense en particulier à l’environnement, la protection des consommateurs ou encore le rattrapage économique et social de certains de ses Etats membres. Elle a aussi été cruellement absente sur le plan industriel par exemple. Comme toute organisation humaine, elle a souhaité grandir en souveraineté et en taille. Elle y est parvenue. 

Nos amis Anglais ont mis fin à sa période d’élargissement. Nous avons beau jeu de critiquer celles et ceux qui ont désinformé nos meilleurs ennemis rugbystiques lors de la campagne du Brexit. Mais dans un divorce, les torts sont souvent partagés. Quelle a été notre part de responsabilité dans cette séparation ? Cela, M. Barroso ne l’évoque pas dans sa tribune du 15 janvier. On peut difficilement avoir été Président de la Commission européenne et en même temps prêter le flanc de cette Commission. 

Seuls 22% des Britanniques jugeaient il y a un an que le Brexit avait été une bonne décision. Voilà de quoi mûrir la question du Frexit pour celles et ceux qui seraient tentés par une telle aventure.

Si la croissance géographique de l’UE a cessé avec le goodbye des Britanniques, son extension de pouvoirs, elle, n’a jamais discontinué. Au moment où beaucoup de peuples européens aspirent à retrouver une partie de leur souveraineté (économique, agricole, industrielle, normative, judiciaire, territoriale, etc.), l’UE, elle, aspire à leur en prendre toujours davantage. Les projets d’accroissement de la dette de l’UE et de ses ressources propres comme le propose M. Draghi dans son dernier rapport en est un des derniers exemples. Pourquoi pas même si certains d’entre nous s’y opposeront. Mais qu’en pensent les Allemands, les Italiens, les Belges et les Français ? Qu’en pensent les Roumains, les Tchèques, les Hongrois et les Polonais ? Qu’en pensent les 450 millions d’Européens aux 27 nationalités ?

La souveraineté ne se partage pas. C’est peut-être aussi là que l’Europe est à la croisée des chemins. L’Europe ne peut pas indéfiniment continuer d’avancer en s’arrogeant à chaque pas un peu plus de souveraineté aux dépens des Etats. Ce serait antidémocratique. Viendra bientôt le moment où il faudra poser la question aux Européens. Souhaitent-ils davantage d’intégration européenne et céder un peu plus de leur souveraineté quitte à la perdre totalement ou bien souhaitent-ils davantage de coopération européenne tout en retrouvant tout ou partie de leur souveraineté perdue ? Souhaitent-ils troquer leur passeport national pour un passeport européen ? Vous ne serez pas surpris du camp de M. Barroso. Il le dit en conclusion de ses lignes : « La résilience doit désormais céder la place à une ambition affirmée : celle d’un continent souverain […] ». Là encore, nous aurons chacun notre avis.

Je le dis en conclusion de l’épisode du jour. La BEI, son histoire, son évolution, son travail me réconcilient avec l’UE dont je perçois trop souvent l’inadaptation à un monde qui avance à toute vitesse sans attendre personne. L’UE est belle quand elle est forte, unie et qu’elle porte des projets à impact. La BEI l’illustre à merveille. Aussi gigantesque soit-elle, la BEI évolue. Sa trajectoire bouge, son ambition grandit. La BEI est au service de l’UE et pourtant c’est un peu elle qui lui montre l’exemple. Il va bien falloir que l’UE aussi s’adapte au monde qui vient si elle veut, un peu, le façonner à sa manière avec l’accord de ses peuples. Grégoire ne devrait pas me contredire.

Nous pouvons compter sur le nouveau Président des Etats-Unis pour aider l’UE à faire sa mue. Il la bousculera. Il lui fera peur. Il lui fera envie aussi. Peut-être même sera-t-il à l’origine de nos nouvelles crises rappelant encore que Jean Monnet avait vu juste. Permettez-moi donc de formuler un vœu s’agissant de ces changements à venir. Que nous ne les subissions pas. Que l’Europe décide de son propre destin.

Martin

Un édito signé Martin Videlaine

Je m’appelle Martin Videlaine. J’ai créé et dirige BlueBirds. Nous proposons les services de 6 000 indépendants à haute valeur ajoutée, consultants freelances, managers de transition et experts en Europe, en Afrique et au Moyen-Orient.

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Le podcast de la semaine

Grégoire Chauvière Le Drian, Head of EIB Group Office

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L’Europe à la croisée des chemins