Des brioches au sucre
Une fois n’est pas coutume, j’étais parti un peu juste pour assurer mon interview de la semaine. C’était cette fois-là avec Elyette Roux. C’est cette rencontre que je vous propose cette semaine.
Elyette est membre du Comex de Nexans. J’avais rencontré son PDG il y a deux ans et j’avais envie de revoir cette entreprise au cœur de notre transition énergétique.
Le siège de Nexans est à la Défense, à deux pas de Gare de Lyon quand on s’y rend par le RER A. J’avais donc prévu quelques instants de transport, pas assez visiblement. Il avait fallu avaler un sandwich rapidement aux 4 Temps et me rendre en courant derrière le CNIT. Combien de fois ai-je traversé la dalle faisant face à l’arche ? Une centaine ? Un millier ? Un million de fois ? Elle ne me manque pas mais j’éprouve toujours une forme de joie juvénile à m’y rendre. C’est là que j’y ai mené mes premiers projets chez EDF. A cette époque, notre électricien national organisait la séparation de sa chaîne de valeur. La production devait vendre au commerce et le commerce aux clients. On nous avait demandé de définir les mécanismes de construction des prix entre la branche production et la branche commerce. Mon patron de l’époque avait très tôt vu mon péché mignon. Trop écrire. « Tes messages sont trop longs Martin » m’avait-il dit. Je l’avais écouté mais je crains que cette lettre prouve que le naturel soit revenu au galop.
C’est ainsi que j’ai plongé dans l’énergie, par les prix de production de l’électricité, avant qu’ils ne se frottent à Powernext et aux marchés de gré à gré. Cela m’avait passionné. Il n’y a rien de plus insaisissable qu’un électron sauf peut-être un photon et les pensées de nos voisins. Ils sont pourtant là, tout autour de nous. Ils nous entourent. Les premiers font tourner nos écrans et rouler nos trains, les seconds nous éclairent. Quant aux derniers, à regarder le monde sursauter, ils me sont visiblement toujours autant étrangers.
L’énergie, pétrolière celle-là, a encore fait l’actualité internationale cette semaine. Mais ayant placé 2026 sous le signe de la joie, je vais garder mes distances et mûrir l’idée que les loupiotes de l’avion qui m’emmène en ce moment même à Casablanca sont alimentées d’électrons qu‘EDF n’a pas produits. L’avion de masse tout électrique n’est pas près de voler. Notre transition énergétique va vers le tout électrique mais il ne faut pas non plus trop lui en demander trop vite. Dans « transition énergétique » il y a « transition ».
Netflix
Elles commencent à se compter les sociétés que nous avons rencontrées dans ce podcast parlant d’électricité et de batteries. Nous avons donc eu Nexansune première fois, ENGIE, Energy Pool, Forsee Power, Limatech, Citroën. Ce n’est donc pas un grand hasard si je vous propose aujourd’hui ma rencontre avec Elyette. Ce n’est pas non plus un hasard si la carrière de mon invitée l’a d’abord fait passer chez Schneider Electric. L’énergie, c’est un peu comme une série Netflix. Après le premier épisode, on attend le suivant. Et le suivant encore. La comparaison n’est pas tout à fait juste. Malgré les saisons à rallonge et les épisodes en nombre, une série prend fin. S’agissant de nos besoins en énergie, …
J’avais vu juste dans mon retroplanning et Elyette aussi. Elle était arrivée à moitié en courant, un sac sandwich arrimé à sa main avec son sac à main. Elle s’était mise à l’écart pour recharger les accus et moins de 10 minutes plus tard elle était prête, un grand sourire face au micro et ses yeux rieurs et verts me demandant : « On y va ? ».
Elyette passa plus de temps qu’à l’accoutumée à me raconter son parcours. J’avais laissé faire même si ce podcast se focalise davantage sur l’entreprise que sur ses dirigeants. J’avais laissé faire d’abord parce que c’était naturel et fluide de sa part. Pourquoi freiner d’un artifice ce qui coule naturellement ? J’avais laissé faire aussi pensant à ces jeunes qui se demandent quoi faire. J’ai en ai quelques-uns à la maison. Les miens ne sont pas particulièrement perdus mais cette génération l’est bien plus que la nôtre. Il est difficile de s’asseoir sur un manège en train de tourner à la vitesse d’une toupie. Ecouter le parcours d’une vie où beaucoup de lignes restent encore à écrire les aiderait.
J’avais laissé faire aussi pensant plus particulièrement à ces jeunes femmes regardant l’industrie comme une forme d’objet bizarroïde. Il existe une expression parlant de poules et de fourchette véhiculant la même idée. Certains d’entre vous auraient souri. D’autres auraient pu mal le prendre. J’aime bien les vieilles expressions françaises mais certaines décidément ne s’adaptent pas à notre temps. L’industrie est historiquement masculine et j’avoue avoir du mal à me l’expliquer. Les ingénieurs ne sont pas moins galants que leurs homologues en finance ou dans le luxe. On me dit qu’ils portent trop souvent des pulls ou des chemises roses ? Qu’ils seraient moins agréables au regard ? Que leur production attire moins l’œil féminin que son homologue masculin. Pfff !
Les exemples de femmes ingénieures hors normes sont légion. C’est d’elles qu’il faut parler à nos filles. Gwynne Shotwell est ingénieure en mécanique. Elle est COO de SpaceX. Sophie Adenot est ingénieure en aéronautique. Elle doit s’envoler pour l’ISS cette année. Christel Heydemann est diplômée de Polytechnique. Elle dirige Orange. Sophie Cahen est diplômée de Centrale Paris et d’un MBA à l’INSEAD. Elle a co-fondé Ganymed Robotcis et a été récompensée de nombreux prix. Des exemples, il y en a des centaines, des milliers.
La force
Mesdemoiselles, mesdames, (messieurs), l’avenir du monde appartient à celles et ceux qui produiront. Fabriquez ! Des algorithmes, des lignes de code capables elles-mêmes de produire des lignes de code, des semi-conducteurs, des puces électroniques, du cuivre, des câbles, des routes, des moteurs, des machines, des robots, des voitures, des bateaux, des avions, des fusées, des stations spatiales, des satellites, des ondes électro-magnétiques, des électrons, des molécules, des fours, du blé, des brioches, des robes, des bijoux. Je ne sais quoi encore. Fabriquez, fabriquez, fabriquez !
Les clichés ont la vie dure mais je suis confiant. Les vieilles batailles de rangées entre hommes et femmes au travail rejoindront les vieux souvenirs comme ces cadres has-been accrochés dans les salons de nos grands-parents. Cela prendra le temps que cela prendra, mais le processus est déjà bien engagé. Dans une large mesure et malgré ce que l’on veut bien nous faire croire, ces batailles ont disparu dans de nombreuses entreprises. Quand c’est tout un secteur où un genre fait défaut, c’est que l’opportunité pour l’autre genre de s’y positionner est grande. Elyette ne s’est pas demandée si elle pourrait trouver sa place dans les grands Groupes qui ont parsemé son chemin. C’est son cœur qui l’a emmenée là. Ses qualités et son travail ont fait le reste.
Elyette sait aussi comme nous que son succès passé et futur dépend de celles et ceux qu’elle a croisés sur sa route et qu’elle continuera de rencontrer. Les plus jeunes d’entre vous qui me lisez cherchez votre mentor. Si vous ne le cherchez pas, commencez à chercher et trouvez-le. Les plus vieux se demandent souvent comment transmettre, qui inspirer et tirer vers le haut. Se demander comment se comporter comme un mentor n’est pas je crois faire preuve d’une trop haute estime de soi. Se demander comment devenir mentor, c’est se demander comment être exemplaire. Nous pouvons tous être exemplaires. C’est se prendre par le col de chemise et regarder soi-même vers le haut. Elyette fait partie de ces femmes. Elle en inspirera plus d’un d’entre nous.
Je découvrais Elyette dans notre entretien. Je ne la connaissais pas et la connais à peine plus maintenant. Mais je peux déjà vous assurer sans trop me tromper qu’Elyette si elle vous prend sous ses ailes n’ira pas par quatre chemins. Elle ne vous ménagera pas, ce sera pour votre bien. Il y a une force brute, directe, sans détour qui se dégage d’Elyette.
Voilà au fond ce qui m’a plu chez Elyette. Ce n’est ni l’entreprise qu’elle co-dirige et qui pourtant a tout pour me séduire, ni son parcours que beaucoup jalouseront, ni sa participation à notre décarbonation. C’est sa force.
Elyette est une femme forte.
La force est en train de remonter vitesse grand V le merit order des qualités managériales alors que nous entamons le deuxième quart de ce siècle. Il faut être fort pour prendre des décisions dans le monde flou qui vient. Il faut être fort pour embarquer des équipes aux aspirations de plus en plus individualistes en manque de sens. Il faut être fort pour créer les conditions de la prospérité et de la paix.
Martin
Un édito signé Martin Videlaine
Je m’appelle Martin Videlaine. J’ai créé et dirige BlueBirds. Nous proposons les services de 6 000 indépendants à haute valeur ajoutée, consultants freelances, managers de transition et experts en Europe, en Afrique et au Moyen-Orient.
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