De Pékin à Ugine
J’étais il y a quelques jours à Ugine en Savoie pour l’épisode du jour.
Le décor est splendide, la montagne veille sur la vallée, et dans un repli de terrain se dresse, surprise, l’usine d’Ugitech. On y fabrique de l’inox. C’est là que j’ai rencontré Raphaël Rey, son PDG. Raphaël a commencé sa carrière comme stagiaire chez Ugitech. On peut dire qu’il est attaché à la société qu’il dirige.
L’inox, on y pense peu et on y porte une attention disons modeste. Cet inox est pourtant partout : dans les aiguilles que l’on utilise pour soigner, dans les bistouris des blocs opératoires, dans les ressorts des stylos, les tubes d’échappement, les armatures des ponts, les rayons de supermarché, les casseroles, les couverts, les garde-corps du métro, les ascenseurs, les chaudières, les silos agricoles, les échangeurs thermiques des centrales, les avions, les sous-marins, tout ou presque. L’inox, c’est la discrétion même, mais sans lui, rien ne tient.
Et pour fabriquer cet acier inoxydable, Ugitech utilise des fours électriques. Pas de charbon ici ni pour chauffer un four ni pour désoxyder le fer : on recycle la ferraille et on utilise de l’électricité issue des barrages alpins alimentés par les torrents des montagnes. Vous ne trouverez aucun acier plus vert sur la planète.
Les fours électriques utilisent la chaleur des arcs électriques produits entre plusieurs électrodes. Chauffée à plus de 1600 degrés, la ferraille fond et la magie du recyclage opère. Ce qui était bon à la casse redevient acier, en l’occurence acier inoxydable chez Ugitech.
Cet arc électrique, on ne peut l’obtenir qu’avec une pièce spécifique : une anode en graphite. C’est là que l’anecdote racontée au déjeuner qui a suivi ma visite d’usine et notre entretien au micro prend toute son importance.
Une histoire d’anode
Ces anodes, Ugitech ne peut les acheter qu’en Chine. Non pas par choix, mais par absence d’alternative. La Chine contrôle aujourd’hui plus de 90 % de la production de graphite utilisé pour ces applications. (Les chiffres varient selon les sources, mais c’est toujours au-dessus de 75%). Un monopole de fait. Lorsque Pékin décide pour des raisons qui lui appartiennent de restreindre ses exportations ou de réduire la production, le monde attend. Et les prix s’envolent. C’est exactement ce qu’a vécu Raphaël et ses équipes il y a quelques temps : des hausses brutales, sans préavis, sans recours, sans filet. Du jour au lendemain. Le graphite, pourtant sans valeur perçue pour le commun des mortels, est devenu soudainement hors de prix au sens propre comme au sens figuré.
Dans la longue chaîne de valeur qui finit sur le bloc opératoire où nos parents vieillissants se font installer une prothèse de hanche en inox, il existe une courte étape en apparence sans importance, l’approvisionnement d’Ugitech en anodes de graphite. Cette étape passe par la Chine obligatoirement. Pas de graphite chinois, pas de prothèse. Pour que les inox quittent Ugine, il faut faire un détour par Pékin.
Voilà un exemple concret de dépendance critique. Elle n’est pas théorique. Quand les prix de votre outil industriel, ici l’anode, sont multipliés par dix en l’espace d’une soirée, vous mesurez vraiment ce que « dépendance » signifie ! Ugitech, comme beaucoup d’autres industriels européens, est dans une position fragile : elle doit acheter en Chine pour produire en France et faire tourner des centaines d’industries européennes. Ugitech est fournisseur de rang 1 ou 2 de la plupart des acteurs industriels que vous pourriez citer. Et il n’y a pas deux Ugitech en France. C’est donc toute notre industrie qui est devenue dépendante de ces anodes en graphite.
Et s’il n’y avait que le graphite. La Chine contrôle 85% à 90% des volumes de raffinage de terres rares dans le monde. Pour le cobalt, c’est un peu moins de 80%. Pour le nickel et le lithium, c’est environ 65%. Pour l’aluminium, c’est 55%. S’agissant du cuivre que l’on retrouve également partout, la capacité de production chinoise a dépassé les 50% des capacités mondiales.
Il faut être aveugle ou fou pour avoir laissé une telle dépendance se faire. Lisez avec cette grille de lecture le malheureux deal entre les Etats-Unis et l’Ukraine qui vient d’être signé avant-hier.
Réduire ces dépendances devient un impératif pour nos économies. J’ai donc demandé à mon ami le Chat si des projets de raffinage du graphite étaient en cours en Europe. Il m’en a cité plusieurs, en Norvège, en Allemagne, en Suède, en Finlande et au Portugal. Ouf !
Northvolt, un exemple à ne pas suivre
Ouf, mais rien n’est gagné. Tant que nous ne protégerons pas nos industriels du dumping chinois, ils resteront fragiles ou continueront de disparaître à petit feu. Demandez aux investisseurs et aux banquiers qui ont porté Northvolt ce qu’ils en pensent. Ils ne devraient pas être très loin de mon avis. Ce projet a mobilisé 16Md€ de la part d’insitutionnels privés comme Volkswagen, BMW ou encore Goldman Sachs. Votre argent aussi y a été investi via la BPI. Plus précisément, la BPI a servi de garante de prêts. Comme Northvolt a fait faillite, voilà votre argent, celui du contribuable, soumis au risque de contrepartie. Northvolt a fait faillite pour de multiples raisons, mais l’une d’elle est essentielle: on ne concurrence pas la Chine aujourd’hui dans un projet industriel d’ampleur sans s’en protéger.
Dans le graphite, dans l’acier et dans d’autres industries encore, nous n’avons plus le choix que de tout faire pour limiter ou stopper net l’afflux de produits chinois. Ce n’est pas de l’idéologie. C’est une question de survie de notre appareil industriel.
En écoutant Raphaël répondre à mes questions, vous vous rendrez compte si ce n’est pas déjà le cas que le cadre bucolique de la vallée de l’Arly pose de nombreuses questions beaucoup plus sérieuses sur notre vision de l’industrie et du commerce dans le monde. Plus nous y répondrons vite, mieux ce sera.
Car Ugitech comme beaucoup d’autres fait face à une concurrence asiatique qui ne se préoccupe plus des règles de l’OMC.
Martin
Un édito signé Martin Videlaine
Je m’appelle Martin Videlaine. J’ai créé et dirige BlueBirds. Nous proposons les services de 6 000 indépendants à haute valeur ajoutée, consultants freelances, managers de transition et experts en Europe, en Afrique et au Moyen-Orient.
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