Qui ?
Mais pourquoi les choses empirent-elles de nouveau après l’accalmie qui vient de se refermer au milieu de l’année dernière ?
Je vois trois raisons essentiellement. La première est française, la seconde est européenne, la dernière tient à la Chine et aux Etats-Unis.
Antoine Foucher et le made in France
En France, ce sont des réformes tout à la fois difficiles et essentielles qui attendent désormais.
Quand c’est tout votre système économique et social qui se détraque avec le départ de vos usines, il faut s’attendre à le revoir du sol au plafond pour qu’elles reviennent. Le rapport Gallois préconisait entre autres de diminuer les charges qui pesaient et pèsent encore sur le travail. Antoine Foucher dans son récent ouvrage Sortir du travail qui ne paie plus le redit à sa façon. Il fut Directeur de cabinet de Muriel Pénicaud, Ministre du Travail de 2017 à 2020.
Les conditions politiques ne sont plus aujourd’hui réunies pour de telles manœuvres. Le budget national qui vient d’être adopté va même dans le sens de la dégradation de la compétitivité des entreprises. Les marges des entreprises françaises sont pourtant déjà parmi les plus faibles d’Europe (voir ci-après étude Allianz 2023). Les mêmes causes produisent les mêmes effets. Ne soyons donc pas surpris si dans les prochains mois les usines continuent de fermer et le chômage d’augmenter.
Marco Mensink et le made in Europe
Le projet européen quant à lui s’est d’abord préoccupé des consommateurs, peu ou pas de ses actifs de production. Sa pensée s’inscrit dans un monde ouvert qui se referme. Je le répète souvent dans ces lignes.
Son sursaut dépendra en grande partie de l’Allemagne dont l’économie reposait largement sur les exportations vers la Chine et l’importation du gaz russe. Les deux moteurs de l’économie allemande sont en train de tousser ou ont calé. Le salut exportateur de l’Allemagne pourrait être les Etats-Unis mais le nouveau Président des Etats-Unis fera tout pour s’y opposer. Pour vous en convaincre,écoutez tout le bien que dit M. Trump des exportations depuis l’UE vers les US, en particulier des voitures. C’est triste à dire, mais la dégradation de l’industrie allemande sera peut-être l’élément déclencheur au réveil industriel de notre continent. Les nouvelles missions de Stéphane Séjourné à la Commission européenne se comprennent mieux à la lumière de la dégradation en cours de l’environnement économique outre-Rhin.
Les choses commencent tout de même à bouger en Europe. Nous en parlerons avec Marco Mensink dans l’épisode qui sort après-demain. Marco est à l’origine du plus grand rassemblement de dirigeants en Europe pour le renouveau industriel européen : la Déclaration d’Anvers. J’ai hâte de vous en dire plus.
Barack Obama, Joe Biden, Donald Trump et le made in USA
Enfin, la Chine et les Etats-Unis ont bien compris eux l’importance de l’industrie.
Nous savons tous le poids qu’a pris la Chine dans la production mondiale. Ses surcapacités envahissent aujourd’hui l’Europe et fragilisent les filières qu’elles n’ont pas encore détruites. Le PDG d’ArcelorMittal France nous alertait il y a quelques jours sur la crise que traverse la sidérurgie. C’est un exemple parmi d’autres. Je rappelais encore récemment celui de l’automobile en partageant avec vous une interview sur RMC de Luc Chatel, Président de la Plateforme Automobile. Elles sont rares les personnes à mesurer la gravité et l’urgence de la situation actuelle en Europe. M. Chatel en fait partie. Il ne répond pas à mes sollicitations et je ne le connais pas. Si vous pouviez m’aider à le rencontrer, je vous en serais reconnaissant.
Les Etats-Unis se sont réveillés sous l’administration Obama. C’était il y a quinze ans maintenant. M. Obama lança l’ARRA (American Recovery and Reinvestment Act) pour faire face à la crise de 2008-2009. Il laissa mourir Lehman Brothers mais sauva General Motors et Chrysler. Il lança également l’initiative « Made in America ». Ce plan comportait l’Advanced Manufacturing Partnership (AMP) qui encouragea la collaboration entre entreprises, universités et gouvernement pour innover dans le secteur manufacturier. Les Etats-Unis créèrent 900 000 emplois industriels entre 2010 et 2016.
Mais c’est surtout le Président Biden qui mit la fusée de la nouvelle industrie américaine en orbite. Quelques rappels : Inflation Reducation Act, Chips and Science Act, Infrastructure and Jobs Act, renforcement du Buy American Act, diverses barrières douanières aux produits chinois dont 100% aux véhicules électriques. M. Biden mobilisa plus de 1500Md$ d’argent public. Mesure-t-on l’effort réalisé par la première économie mondiale pour semer des usines sur son sol?
David Cousquer Président et Fondateur de Trendeo rappelait la semaine dernière lors d’un webinaire organisé avec BlueBirds que les US captent maintenant 29% des investissements industriels mondiaux. C’était 10% à 14% pré-Covid. Un point de cette équation représente environ 40Md$ d’investissements. En gagnant 15 points en 5 ans, on comprend mieux rétrospectivement pourquoi le Président Biden a fait « tapis ». Quand M. Trump envisage de généraliser les barrières douanières comme il vient de le faire pour l’acier et l’aluminium, il ne fait qu’enfoncer à sa manière républicaine un clou que les démocrates avaient déjà profondément planté.
La construction ou l’extension d’usines est un jeu à somme nulle. Même si certaines industries demeurent locales par essence, ce qui se construit en Chine ou aux Etats-Unis, le plus souvent, ne se construit pas en Europe, encore moins en France.
La France et l’Europe sont engagées dans une course mondiale à la réindustrialisation. Comme dans toute course, si vous ne cherchez pas à la gagner, vous la perdez. La France et l’Europe cherchent-elles vraiment à la gagner cette course ? Quand on regarde l’effort que la Chine déploya pendant 40 ans et ce que les administrations américaines déploient sans discontinuer depuis 2009, la réponse saute aux yeux.
Anaïs, Emilie, Caroline et les autres
Alors quelques-uns dans l’hexagone tentent de secouer le cocotier : la Fabrique de l’Industrie que dirige Louis Gallois avec Vincent Charlet, France Industrie, la BPI, un Ministre de la République qui a désormais une casquette industrielle. Elle n’existait plus cette casquette depuis un bon moment.
Quelques hommes et femmes prêchant dans le désert finissent par se faire entendre. L’une des premières à s’être lancée à titre individuel est Anais Voy-Gillis. D’autres se font media comme les Influstriels que dirige Emilie le Douaron, animent des podcasts comme Caroline Dornstetter. D’autres montent et animent des communautés comptant parfois des centaines de sociétés. Je pense ici aux Forces Françaises de l’Industrie que dirigent Gilles Attaf et Laurent Moisson. Je pense aussi à Origine France Garantie dirigée par le même Gilles Attaf. J’ai interviewé Gilles dans un précédent épisode d’Histoires d’Entreprises. Gilles a fait du Made in France le combat de sa vie professionnelle. D’autres prennent leur plume comme Olivier Lluansi après avoir tenté en vain de convaincre l’Elysée et Bercy de changer de trajectoire. Olivier et Louis Gallois sont les invités d’un épisode de Thinkerview. Il y en a beaucoup d’autres. Je constate qu’après 3 ans sur le sujet, tout un écosystème s’est monté en France. J’en fais modestement partie. Il manque maintenant l’essentiel : un projet politique fort porté par une personne raisonnable ayant des chances raisonnables de l’emporter en 2027.
Louis Gallois, fidèle à lui-même, direct, toujours net, sans emphase ni understatement, met le doigt où il faut. Nous faisons ensemble le tour de la plupart des sujets d’importance. Il n’hésite pas par exemple à parler de protection pure et simple de certaines de nos industries. Il cite les batteries automobiles.
Qui aura par exemple le courage de dire à la Chine et aux Etats-Unis ? « Nous allons construire une industrie automobile décarbonée que vous avez déjà. Pour cela, nous allons la protéger de vos exportations chez nous le temps que nous rattrapions notre retard sur vous. En échange d’une part de nos marchés, vous allez nous céder votre technologie et nous donner accès à vos ressources minérales. »
Qui ?
Cette question, M. Gallois ne la pose pas. Elle vient de moi. Je me le demande et vous le demande.
Qui ?
Martin
Un édito signé Martin Videlaine
Je m’appelle Martin Videlaine. J’ai créé et dirige BlueBirds. Nous proposons les services de 6 000 indépendants à haute valeur ajoutée, consultants freelances, managers de transition et experts en Europe, en Afrique et au Moyen-Orient.
BlueBirds sponsorise Histoires d’Entreprises.
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