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L’escalator

Aujourd’hui, je vous emmène dans les entrepôts, sur les routes, au cœur de la logistique. Mon invité s’appelle Bruno Kloeckner, Directeur Général France de XPO Logistics Europe. 

Bruno défie les statistiques, c’est ce qui m’a amené dans l’épisode du jour à m’attarder sur son parcours. C’est dimanche, je vous sais suffisamment paresseux pour ne pas tendre la main jusqu’à votre smartphone et ouvrir Deezer ou Spotify pour écouter notre discussion au complet. Alors voici son parcours en quelques lignes. Remarquez que tout cela ne vous encourage pas à entendre mon invité mais je n’en suis pas à un paradoxe près.

Bruno obtint difficilement son bac puis se trompa de voie à l’université. Il abandonna donc les études après quelques mois, réalisa son service militaire puis se lança dans la vie professionnelle. Il commença bagagiste voiturier chez un loueur de voiture. Les années passèrent. Bruno reprit ses études à 30 ans. Aidé de son épouse, il passa le BTS action commerciale au CNED. 2 ans de cours le soir. « On me prenait pour un prof dans les couloirs » dit-il à mon micro. S’en suivit un autre cycle de DESS, cursus de deux ans encore où de nouveau il travailla tous les soirs de 20h00 à 23h00. De 30 à 34 ans, Bruno ne fit qu’étudier à la maison après le travail. Il compléta ses études avec un MBA HEC en étudiant les vendredi et samedi pendant 18 mois. Il avait alors 40 ans. 

« Ce que j’ai aimé, c’est faire l’inverse de ce que tous les autres font. Nos enfants étudient puis ils travaillent. Moi j’ai travaillé puis ai étudié. Cela m’a rendu de nombreux services. J’ai écarté de mes études tout ce qui me semblait inutile à l’entreprise et au contraire, j’ai pu mettre en application immédiatement ce qui pouvait l’être. »

Pas de grande école pour Bruno, pas de piston, pas de réseau. Juste du travail, beaucoup de travail, de l’humilité, de l’écoute, une capacité à fédérer et à faire grandir autour de lui. Il incarne à lui seul cette image de l’ascenseur social que nous pensons a minima rouillé, peut-être à l’arrêt. Bruno nous rappelle qu’il est encore possible de gravir les étages de la société à la seule force de ses bras, de sa tête et de son cœur. 

Gare de Lyon

Réfléchissant à cet édito pendant la semaine entouré de mes amis voyageurs dans le RER, c’est en prenant un escalator Gare de Lyon que l’image de l’ascenseur social m’est soudainement apparue. Un peu flémard, je m’étais rangé sur la file de droite pour laisser passer ceux voulant aller plus vite aidés de la force de leurs pattes. Moi, je me contentais du seul moteur électrique nous tractant tous vers le haut.

Il y avait donc avec moi deux populations en train de se hisser à l’air libre. Les lents, comme moi, aidés de la machine. Et les rapides, combinant la force électrique et leur forces propres. (Je vous épargne les montagnards ou les amoureux des collines bleues décidés à emprunter les escaliers parce que 10 000 pas dans la journée, il faut commencer tôt.)

L’ascenseur social que Bruno a emprunté était un peu cet escalator que j’évoque.

L’expression « ascenseur social » s’est imposée dans les années 60 en France, au milieu des Trente Glorieuses. Elle renvoie à une idée simple. Par le mérite, le travail, l’éducation, tout un chacun peut se hisser dans la société. L’ouvrier peut devenir cadre, le peuple rejoindre l’élite, les champs rattraper les villes. En synthèse, l’ascenseur social vous permet de vivre une vie meilleure. 

Etrange retour de l’Histoire. Le cadre que j’ai longtemps été a acheté une ancienne maison d’ouvrier. J’ai donc eu le confort pendant 15 ans de celui qui aspirait peut-être à ma vie. Vous m’accorderez par ailleurs que quelques-unes de nos élites manquent parfois cruellement de bon sens paysan. Leur ascenseur à eux consisterait à les emmener à la campagne où la qualité de vie est désormais parfois supérieure à celle de la ville.

L’ascenseur social ressemblait en 1960 à mon escalator. Il transportait vers le haut toute la population sans effort. Et cela pour une raison elle aussi assez simple : l’économie elle-même croissait. Il est plus facile de grandir soi-même quand tout votre environnent grandit autour de vous. Je l’ai souvent répété dans ces lignes, le taux moyen de croissance de l’économie française ne fait que décroître depuis 50 ans. Il est désormais nul. Il ne faut pas s’étonner que notre ascenseur social se soit lui-même grippé au point d’être maintenant à l’arrêt. Plus d’escalator désormais, il faut marcher, rejoindre le camp des montagnards et ne compter que sur ses propres jambes pour monter. Si comme moi dans cette station de RER vous décidez de ne plus faire d’effort et attendez que l’escalator en maintenance soit réparé, vous resterez au niveau du quai. Il y a du monde et de l’activité à cet étage. C’est rigolo un temps seulement. On y vit moins bien, l’air est moins doux et le soleil ne perce pas.

Vous irez plus vite en montant les marches de l’escalator lui-même en mouvement. Ne vous méprenez donc pas sur mon propos. L’ascenseur social de nos Trente Glorieuses ne fonctionnait pas seulement parce que l’économie lui servait de moteur. Raymond Boudon nous rappelle que le mérite et l’effort associés à l’accès à une éducation de qualité nous permettaient de nous hisser dans la société. Nous montions sur l’escalator en mouvement, mais nous montions plus vite, parfois plus haut, à condition de monter aussi les marches de cet escalator par la force de nos jambes. Pour cela, il nous faut accélérer notre rythme cardiaque, transpirer plus qu’à l’accoutumée et dépasser aimablement notre voisin de droite en le remerciant.  

Les trois ascenseurs

Ma petite théorie vaut ce qu’elle vaut, c’est-à-dire pas grand-chose, c’est qu’il n’y a pas un seul ascenseur social. Il y en a trois, au moins. 

Il y a tout d’abord celui comparable à cet escalator que j’évoque plus haut. Il nous porte, quoi que nous fassions. Il est cet environnement macro-économique des Trente Glorieuses que les Trente Piteuses ont remplacé. Cet ascenseur est à l’arrêt parce que notre croissance économique est elle-même à zéro. Avons-nous conscience qu’en promouvant la décroissance, certains d’entre nous promeuvent l’arrêt de la promotion sociale ? Les mêmes m’opposeront que nous devons pouvoir la réinventer. Pourquoi pas, mais sacré challenge. Je n’observe aucun pays de la planète dans un tel cas.

Le second dépend largement de nous-mêmes, c’est le travail. Il faut travailler, se fatiguer à monter chacune des marches à côté ou sur l’escalator. Travailler ne garantit pas de grandir socialement ou la réussite matérielle, pas même d’être à l’abri du besoin. Mais vous le savez comme moi et pardon de rappeler cette évidence : ne pas travailler vous garantit en revanche de réels soucis à plus ou moins longue échéance. Il y a quelques exceptions bien entendu mais comme toutes les exceptions, elles sont rares. Ce qui est vrai individuellement l’est collectivement. Nous travaillions environ 1900 heures par an dans les années 70. Je rappelais dans ces lignes dernièrement que nous sommes maintenant à 1500 heures. Combien d’heures Bruno a-t-il travaillé annuellement pour arriver là où il est ? Certainement pas 1500.

Notre dernier ascenseur est l’éducation. Et là, comment vous dire ? Pierre Bourdieu qui lui aussi a théorisé l’ascenseur social m’opposerait que je vous raconte des tarabistouilles. Selon lui, l’école, loin d’être un outil neutre d’ascension sociale, fonctionne comme un instrument de reproduction des hiérarchies sociales. Elle valorise la culture des classes dominantes sous couvert d’un discours méritocratique. Les élèves issus de milieux défavorisés sont donc désavantagés dès le départ : ils ne disposent pas du « capital culturel » nécessaire pour réussir dans un système scolaire qui prétend juger les mérites de manière neutre. Pour Bourdieu, l’ascenseur social est une illusion : l’école trie selon l’origine sociale tout en donnant l’apparence de l’égalité. Peu importe que Bourdieu ou Boudon aient raison. Quand l’école disparaît, leurs théories opposées s’évanouissent avec elle. Or notre école s’effondre.

Hormis notre travail individuel donc, nos ascenseurs sociaux ne fonctionnent plus ou si peu. D’aucuns diraient qu’ils sont morts. Je n’y crois pas. Il y aura toujours des marches cachées à gravir pour voir d’un peu plus haut. Il y aura toujours quelqu’un pour croire en vous et vous faire grandir : un père, une mère, un mari, une compagne, un frère, une amie, un collègue, un manager, une dirigeante. Je me place donc davantage dans la pensée d’un Camille Peugny. Il observe que la mobilité sociale n’a pas disparu. Elle est plus lente, plus rare, plus cloisonnée. Mais elle est toujours là. 

Si je choisis ici la métaphore de la mort pas très drôle j’en conviens – rassurez-vous je finis positivement sans me forcer – c’est pour tenter d’esquiver les étapes par lesquelles nous passons et peut-être passerons-nous à force d’observer cet ascenseur en panne. 

L’espérance

Je vous épargne le choc, la sidération puis le déni. Vient ensuite la colère. 

Je crois que nous en sommes un peu là, probablement à cheval avec l’étape qui suit. Nos concitoyens ne défilent pas dans la rue parce que l’escalator du taux de croissance économique française est en panne. Ce taux est conceptuel, reconnaissons-le. Ils ont faim, ni plus ni moins. Or cela revient à peu près au même. On ne rappelle jamais assez qu’un tiers des Français vit avec moins de 100€ le 10 du mois. 

Viendra le temps de la tristesse puis celui de l’acceptation. Nous n’y sommes pas encore vraiment. Tout ce processus prend fin avec l’espérance. Arrêtons-nous là – il y a mille manières d’espérer – et tentons de reprendre chacun de nos ascenseurs.

La croissance ? Elle est présente dans de nombreux pays, c’est bien qu’il y a un chemin, même au XXIème siècle. Regardez la Chine, les US, l’Italie, la Suisse. Observez la résurrection de l’Argentine, de la Grèce, du Portugal. Réjouissez-vous devant la croissance verte du Costa Rica et des Pays nordiques. Il y a de multiples manières de croître durablement pour une entreprise ou un pays. 

Le travail ? Il est un peu comme ces habits ou ces fleurs sur les murs des années 70. Désuet, mais il reviendra à la mode !

L’éducation ? Presque tout est à repenser et reconstruire. C’est une extraordinaire opportunité qui nous est offerte.

Enfin, l’espérance et l’enfance sont sœurs. Nous devons l’espérance à nos enfants et ce sont eux bien plus que nous qui croient en l’avenir. Alors si vous n’en avez pas ou que vous hésitez à agrandir la fratrie, vous savez ce qu’il vous reste à faire. 

Et travaillez !

Martin 

Un édito signé Martin Videlaine

Je m’appelle Martin Videlaine. J’ai créé et dirige BlueBirds. Nous proposons les services de 6 000 indépendants à haute valeur ajoutée, consultants freelances, managers de transition et experts en Europe, en Afrique et au Moyen-Orient.

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Le podcast de la semaine

Bruno Kloeckener, Directeur Général

XPO Logistics

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Ascenseur social : effort, travail et mobilité