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Le gué

« Qui décide ? » m’avait rappelé en fin de déjeuner Didier Truchot, fondateur et Président d’Ipsos qui m’avait invité pour me remercier de notre entretien pour le podcast. Nous parlions de la relance de la France.

Didier n’est plus un fringant jeune homme mais je suis jeune pour lui. Et je suis plutôt vieux pour Clément Tonon que j’interviewe dans l’épisode de la semaine.  

« A 40 ans, on entre dans la vieillesse de la jeunesse. A 50 ans, on entre dans la jeunesse de la vieillesse » m’avait soufflé Sybille Le Maire que j’interviewe dans l’épisode qui sort mardi prochain. Me voilà jeune vieux. Clément lui a l’insolence de la jeunesse tout court. Quant à Didier Truchot que j’aime tant pour ses fulgurances et sa gouaille, et bien disons qu’il n’est plus tout jeune.

Avancer en âge aiderait à se poser les bonnes questions. Être jeune serait ne pas s’en poser et foncer. Clément malgré son âge printanier en pose toute une série dans son premier ouvrage dont il nous parle : « Gouverner l’avenir » (Editions Tallandier). Il se demande comment gouverner le temps qui vient, et si possible le temps long. C’est en découvrant le sous-titre de son livre, « Retrouver le sens du temps long en politique », que j’ai eu envie de le rencontrer. Le temps long est dans l’identité d’Histoires d’Entreprises, je voulais saisir l’occasion.

Clément est vif et bardé des meilleurs diplômes que la planète peut offrir dans leurs catégories respectives. Son regard est droit et franc, il ne vous prend pas de haut même si son poste pourrait l’y conduire. Il est Haut-Commissaire à la Stratégie et au Plan. Le temps long et la hauteur de vue, ce sont ses spécialités. Ce ne sont plus les miennes mais vous connaissez mon affection pour observer les étoiles depuis le plancher des vaches.

Bien sûr qu’il faut que vous nous écoutiez. Bien sûr qu’il faut lire Clément. Nous y abordons tant de ces sujets qui passionneront les Français dans la campagne présidentielle qui se profile. Parfois vous direz-vous qu’il est vraiment bien ce jeune homme. Parfois aussi penserez-vous qu’il n’est pas si génial que cela. Parfois enfin, vous ne serez tout simplement pas d’accord avec lui.

Victor Hugo

Mais surtout, Clément a un grand mérite. Il écrit. Il pense et il écrit sa pensée. Cela fait un bien fou. Quel bonheur de discuter avec une pensée construite, fraiche, habile, qui plus est regardant loin devant l’avenir de la Nation.

Le PS et LR ne se sont pas seulement éteints par manque de leadership, de valeurs, de manque d’écoute de nos concitoyens ou par les habiletés d’un Président de la République qui grandissait en même temps qu’il les diminuait. Nos partis historiques ont oublié l’essentiel, celui d’écrire.

« Ecrire, c’est faire » prophétisait Victor Hugo dans les Proses Philosophiques. L’action est ce qui manque le plus à nos dirigeants publics. Qu’ils commencent par écouter l’un de nos meilleurs écrivains.

Ecrire oblige la pensée.

En politique comme en entreprise, la pensée commence par la vision. Ce qui manque parmi tant de choses à celles et ceux qui nous gouvernent, c’est de prendre le temps de poser par écrit leur vision de la société.

Vous le savez comme moi, entre penser un mail, une slide ou un discours et les coucher sur le papier, il y a un monde. Votre matou et le mien nous y aident désormais. Nous allons plus vite, c’est mieux documenté, c’est plus riche. Mais à la fin, c’est notre papier et c’est notre pensée. C’est même parfois notre pitch à moins qu’un petit malin nous vole la vedette parce que la politique n’appartient pas qu’aux politiques.

Si vous n’avez que quelques minutes à consacrer à la discussion qui anime Clément et moi, allez directement à la fin. Nous y abordons la question centrale du livre. Clément parle-t-il de gouverner l’avenir de la France ou l’avenir d’autre chose ? Le titre de son ouvrage ne le précise pas.

Pour gouverner, il faut pouvoir décider me rappelait Didier Truchot entre la poire et le fromage. Et de toute évidence, même en pensant le temps long, même en le pensant bien et juste, la France ne peut plus décider dans de nombreux domaines. C’est au point que l’on peut se demander si la France a encore parfois les caractéristiques d’un pays. Pardon si je pose la question et n’y voyez aucune provocation, mon interrogation est sincère. Le mot souveraineté est désormais à la une de nos journaux quotidiens sans que le concept n’ait été vraiment défini. Le podcast du jour pose la question en creux : qu’est-ce qu’un Etat souverain ?

Je sais, c’est dimanche matin et la question est un peu violente en de pareilles circonstances, alors promis, je vais aller vite. Mais je me dois d’essayer de répondre.

Jean-Jacques Rousseau

Les 4 critères que l’on retrouve le plus souvent pour définir la souveraineté d’un Etat sont le territoire et les frontières effectives (i), le pouvoir de faire la loi et de rendre la justice (ii), le monopole revendiqué et reconnu de la contrainte légitime par la police et l’armée (iii), et enfin la capacité d’entrer en relations avec les autres Etats. Le principe d’égalité souveraine des Etats est un pilier de la Charte des Nations Unis (iv). J’aurais bien volontiers ajouté la monnaie et deux ou trois critères dans le domaine économique et social, mais j’aime tenir mes promesses, même le dimanche au petit-déjeuner.

Avant toute autre chose, avant même d’étaler la confiture sur votre tartine, commencez par filer lire ou relire le Contrat Social de Rousseau. Voici ce qu’il nous dit au Chapitre Premier du Livre II :

« Je dis donc que la souveraineté n’étant que l’exercice de la volonté générale ne peut jamais s’aliéner, et que le souverain, qui n’est qu’un être collectif, ne peut être représenté que par lui-même; le pouvoir peut bien se transmettre, mais non pas la volonté. »

La souveraineté ne se cède pas, elle ne se donne pas, elle ne se transfère pas nous dit Rousseau. En observant la croissance des pouvoirs de l’UE, il doit se retourner dans sa tombe. Les archives le décrivent comme hyper-sensible. Il n’était décidément pas fait pour notre époque.

Reprenons chacun des quatre critères.

Nous connaissons les frontières au sein de l’Europe mais cela ne vous aura pas échappé que les accords de Shengen et les règles du marché intérieur les ont faites disparaître au sein de l’UE dans quatre domaines. Les hommes, les marchandises, les capitaux et les services peuvent désormais circuler librement. Le 28ème régime des sociétés, en gestation et applicable à travers toute l’UE pour certaines entreprises, peut-être perçu comme une volonté d’étendre le cadre du marché intérieur.

Dans la hiérarchie des normes, la Constitution de 1958 arrive en haut de la pyramide. S’en suivent ensuite les engagements internationaux et le droit de l’Union Européenne, puis les lois et les ordonnances françaises placées donc sous le droit européen. Arrivent enfin les décrets et arrêtés qui ne nécessitent pas l’intervention du Parlement national. Tout loi venue de Bruxelles ne peut être transposée si elle n’est pas conforme à la Constitution française. Toute loi française non conforme au droit européen dans le champ des compétences de l’UE ne peut plus passer. C’est ainsi qu’il faut comprendre le désir réel ou supposé de certains de nos hommes politiques en campagne pour le plus haut poste de passer par le référendum si nous les choisissions. Un référendum s’accroche à la Constitution et by-passe le droit européen. En synthèse et en matière de justice, la France a perdu beaucoup de sa souveraineté.

La police et l’armée sont encore largement dans le périmètre souverain des Etats-membres. S’agissant de l’armée, l’UE travaille à changer cela. Elle a négocié pour le compte des Etats-membres l’achat d’armes auprès de l’administration américaine au moment de la crise des droits de douane. C’était non biding sur le plan commercial mais en a fait tomber plus d’un de sa chaise. Elle s’endette en soutien à l’effort de guerre ukrainien. Un vote au Parlement européen pour engager 90Md€ s’est tenu il y a quelques jours encore. Elle milite pour un commandement unifié européen au sein de l’OTAN. Nous évoquons le sujet dans mon entretien avec le Général Gomart. Notre Président de la République lui-même a brouillé les pistes en étendant le concept de dissuasion nucléaire au-delà des frontières du pays.

Enfin, la France entretient les rapports qu’elle souhaite avec les Etats. De ce point de vue, elle a conservé toute sa liberté. Elle est même championne. Votre passeport vous permet de voyager sans visa dans 185 destinations d’après le classement Henley Passport 2026. Seuls 5 pays au monde font mieux.

Une histoire de gué

N’interprétez pas mal mon propos. Ces lignes ne cherchent ni à vous convaincre d’un fédéralisme européen trop lent à naître ni des atouts d’Etats-membres forts au sein d’une UE faible, ni davantage à quitter l’UE. Mon point de vue, je tente de l’exprimer dans ma chronique à paraître dans le Revenu dans quelques jours.

J’essaie d’être factuel. Ce n’est un secret pour personne que l’UE gagne en souveraineté pas à pas, lentement mais sûrement. Quand l’UE gagne en souveraineté, les 27 pays membres en perdent autant. La souveraineté ne se partage pas philosophait Rousseau déjà au XVIIIème siècle.

Nous sommes au milieu du gué. La France est évidemment encore un pays mais elle n’en a plus toutes les caractéristiques. L’UE n’est pas un pays mais elle en a chaque jour un peu plus les attributs.  Alors comment gouverner l’avenir d’un pays qui n’a plus tous ses gouvernails ? Comment gouverner quand d’autres décident ? Qui décide ? Ah ce déjeuner avec M. Truchot, je m’en souviendrai toute ma vie.

Un jour viendra je crois où il faudra décider d’aller de l’autre côté de la rive ou au contraire rebrousser chemin. On ne reste pas indéfiniment au milieu d’un gué. Cela mouille, on risque de se casser la figure à chaque instant et on y construit pas grand chose, des barrages, des ponts tout au plus.

Ce jour approche d’après moi. Peut-être que Clément sera en responsabilité. D’où ma question.

« Clément, le jour où il sera temps de mettre un pied sur l’autre rive ou de revenir à l’ancienne, pourriez-vous poser la question aux peuples concernés ? »

S’il-vous-plaît.

Martin

Un édito signé Martin Videlaine

Je m’appelle Martin Videlaine. J’ai créé et dirige BlueBirds. Nous proposons les services de 6 000 indépendants à haute valeur ajoutée, consultants freelances, managers de transition et experts en Europe, en Afrique et au Moyen-Orient.

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