L’odeur de la terre
Carol est apparue par hasard dans ma vie. Rien ne prédisposait à notre rencontre.
Elle, belge, tombée amoureuse d’un vigneron français et s’installant en Champagne pour fonder une famille et fabriquer des bulles raffinées enfermées dans du vin. Moi, rat des villes né quelques années après elle en France même si mon père quand il était encore là me rappelait régulièrement une partie de son sang belge dont je continue de douter.
Il avait fallu qu’un jour elle passe les rênes de la société que son mari lui avait demandé de diriger et que ses fils aient envie de communiquer autrement. Il avait fallu qu’un jour je me disse devoir me mettre à la rencontre de dirigeants pour leur tendre un micro.
Et nos chemins se croisèrent.
Même le jour de notre rencontre je n’avais pas été certain qu’elle aurait été là. Elle s’était finalement présentée dans le hall proche du Pont de l’Alma où nous avions décidé d’enregistrer. Entourée de ses enfants et de l’équipe communication de Duval-Leroy, droite comme un i, le regard franc, ni trop, ni trop peu, les mains croisées sur son tailleur blanc et bleu de fleurs, elle m’avait accueilli.
J’avais escaladé les marches du perron, ouvert comme par magie les portes en verre de l’immeuble et là, surprise, ils étaient six. Cela n’arrive jamais. Je les avais tous embrassés du regard un bref instant me posant sur chacun d’eux et me disant en même temps que je n’avais pas assez de micros. Déjà, j’avais tenté d’associer un visage à Louis, Charles et Julien. Ce qui m’avait tout de suite frappé, c’était le large sourire des fils et celui plus en retenue de celui de Carol. Celle qui avait maintenant passé la main me faisait face. Les yeux bleus, la coupe blonde au naturel, la peau hâlée ridée par le soleil de Vertus, les ongles peints de rouge, au centre de la famille qui m’attendait, elle menait encore le bateau. Au micro, elle s’apprêtait à me dire le contraire et son temps croissant avec ses petits-enfants. Mais dans le hall, beaucoup encore laissait transparaître que la cheffe, c’était encore elle. Elle me regarda curieuse comme moi j’avais posé me yeux interrogatifs sur elle. Je n’eus aucune idée de ce qu’elle pensa de moi à ce moment-là.
Elle jouait son rôle de professionnelle, celui de celle qui s’apprêtait à prendre la parole avec ses fils et de continuer de faire ce qu’elle faisait depuis toujours : transmettre. On transmet une société par le capital, mais aussi et beaucoup par la parole. Et puis il n’y a pas d’amour, seulement des preuves. Une société se transmet moins par l’argent que par la parole et moins par la parole que par l’action. Or Carol mena le groupe et traça vers la salle d’enregistrement.
Sur la photo prise en fin d’enregistrement plus bas, sa posture continue de parler sans elle. Les mains jointes, symétriques, posées sur la table, contrastent avec celles de Julien, Louis et Charles. Elle esquisse un sourire quand ses fils rieurs prennent la pose en mode détente. Carol avait déjà repris l’habit de celle qui restera sur les photos qui restent, pas celles illuminant quelques heures nos écrans de smartphone.
Cette droiture m’a immédiatement plu. Il y a chez Carol les fruits d’une éducation en acier trempé qui a évidemment nourri ses propres enfants. Je ne vois plus de Carols dans la rue, elles sont parties avec les professeurs et les parents qui les ont faites devenir femmes puis mères. Il faut se perdre dans les vignes et goûter au Clos des Bouveries pour se rappeler qu’une éducation exceptionnelle aide à la construction d’une vie d’exception. L’éducation est à la base de tout, même du champagne.
N’allez pas non plus vous construire une image sévère de Carol. Elle le dit elle-même dans l’épisode. Issue d’un milieu privilégié, Carol aime les belles choses. Elle aime la vie comme ces bulles remontant à la surface de votre coupe dans un moment de célébration ou de détente : lors d’un mariage, une fête entre amis, un prélude d’une nuit à deux. Nous aimons tous le champagne. Quant au champagne de luxe…
Entre ces deux moments, celui de la pression sur le bouton rouge d’enregistrement et celui de la photo, Carol s’était dévoilée. Rien de trop. Je suis resté pour elle et ses fils ce passager d’une heure comme dans un train. Mais je crois avoir ouvert quelques portes. J’espère. Quand quelques minutes après le début de notre discussion elle avait évoqué la maladie puis la disparition de son mari il y a plus de 30 ans maintenant, j’avais vu ses yeux s’embuer et le ton de sa voix claircir. Carol n’avait pas été amoureuse, elle avait été éperdument amoureuse.
Pas de doute, son mari habite encore son cœur. Son âme flâne encore dans la maison et les chais de la Maison qui porte son nom. Quand arrivent les vendanges, il goûte les raisins, Chardonnay, Pinot Noir, Meunier en se demandant s’il est temps de se pencher pour la cueillette. Il touche le métal froid des cuves en inox. Peut-être pose-t-il son oreille et tente-t-il d’écouter le moût fermenter. Caché, il se synchronise avec la musique de l’embouteillage. Il observe le travail lent des levures et du sucre. Il écoutait ses enfants courir et crier en jouant à chat devant les bouteilles en train d’être progressivement inclinées depuis leur position horizontale. On leur avait pourtant dit de ne pas venir ici. Filez dehors, filez dans les vignes ! Aujourd’hui, toujours aussi silencieux et invisible, heureux et fier, il les entend discuter de l’avenir de ce champagne prêt à partir dans quelques caves réparties un peu partout sur la planète.
Lui n’est plus là pas plus que les autres l’ayant précédé. Comme eux au siècle dernier, comme Carol hier, comme Charles, Louis et Jean aujourd’hui et demain, il aimait se retrouver en bordure de vigne quand le soleil se levait et que les vendanges approchaient. Les forêts n’avaient pas encore roussi mais elles se préparaient. Il faisait et il fait encore humide et froid après l’aube à l’orée de l’automne.
Ce matin, les vendangeurs s’équipent. Bottes, tablier, gants, un panier et un sécateur.
La table pour la pause matinale est déjà dressée près des rosiers. On piqueniquera en campagne quand d’autres en ville seront seulement en train de sortir de la couette.
Ce matin, Carol n’est pas des leurs mais les voir s’affairer à travers la vitre de la cuisine la démange. Alors elle y va, tout sourire, heureuse d’humer l’air frais de la rosée. Elle embrasse ceux de toujours, s’accroupit, et alors qu’elle s’apprête à poser la première grappe dans le panier, tout d’un coup un souvenir lui apparaît. L’odeur de la terre comme une madeleine lui renvoie l’image d’elle il y a 30 ans.
Proust a raconté ce souvenir dans des lignes éternelles. « […] quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir. »
Ah l’odeur de la terre et du calcaire mêlés à celle des feuilles encore endormies de la nuit que transporte un souffle d’air matinal et imperceptible. Cette odeur valait bien une promesse Carol. Elle valait bien une vie. Comme cette saveur que vos fils maintenant offrent au monde.
Ne changez rien ou changez tout messieurs. Mais souvenez-vous de la promesse de votre mère à votre père.
Martin
Un édito signé Martin Videlaine
Je m’appelle Martin Videlaine. J’ai créé et dirige BlueBirds. Nous proposons les services de 6 000 indépendants à haute valeur ajoutée, consultants freelances, managers de transition et experts en Europe, en Afrique et au Moyen-Orient.
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Carol et ses trois fils, Julien, Charles et Louis
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