Le doux commerce

« Le commerce, en remplaçant la guerre par la paix, les armes par les négociations, les conquêtes par les échanges, tend à rendre les hommes indépendants les uns des autres et en même temps à les unir par l’intérêt. Il adoucit les mœurs, étouffe les passions violentes, favorise l’égalité en détruisant les privilèges de la naissance et en établissant la richesse comme base de distinction sociale, richesse que chacun peut acquérir par le travail. »
Ces mots sont de Benjamin Constant en 1814. Je les ai découverts grâce à Arnaud Brunetière, PDG de Linxens qui les avait préparés pour la conclusion de l’épisode du jour.
Un peu jaloux d’une telle pensée, je me suis demandé comment ce génial cerveau avait pu accoucher de ces idées. J’ai ainsi découvert deux de ses prédécesseurs : Montesquieu et son fameux doux commerce suivi par Adam Smith dont nous avons tous entendu parler à défaut de le lire.
La lumière des mots répétés par mon invité fut donc d’abord inspirée par Montesquieu à gauche sur le montage qui écrivait dès 1748 dans De l’esprit des lois :
« Le commerce guérit des préjugés destructeurs ; et c’est presque une règle générale, que partout où il y a des mœurs douces, il y a du commerce ; et que partout où il y a du commerce, il y a des mœurs douces. Que l’on ne s’étonne donc pas si nos mœurs sont moins féroces qu’elles ne l’étaient autrefois. Le commerce attache les hommes les uns aux autres par l’utilité mutuelle de leurs besoins ; il adoucit les mœurs, et rend les nations moins portées à se détruire. »
Adam Smith, à la gauche de Montesquieu sur la photo, pensa l’économie libérale telle qu’elle fut largement pratiquée jusqu’à il y a peu. Il théorisa ce doux commerce et ses bienfaits sur la société. Il écrivait ainsi dans Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations en 1776, à peine trente ans après Montesquieu :
« Il n’est pas de pays qui ait jamais porté de coups mortels à la prospérité d’un autre, sans en ressentir bientôt les effets funestes sur lui-même. Dans un système de liberté parfaite, le commerce s’étendrait naturellement dans toutes les directions ; il s’attacherait surtout à ouvrir les canaux qui mènent à la paix et à l’union entre les nations. »
Essayons de synthétiser. Montesquieu établit le lien entre commerce et société apaisée. Adam Smith fonda les bases de l’économie libérale: le commerce apporte la prospérité et la paix. Benjamin Constant qui ne portait pas un regard particulièrement favorable sur les conquêtes napoléoniennes alla plus loin. Il lia commerce, travail et richesse et posa le commerce comme une alternative à la guerre.
Je me demande ce que nos illustres prédécesseurs nous proposeraient aujourd’hui en observant le monde depuis leur tombe. Redevenus poussière, ils n’ont probablement même pas la force de tourner la tête pour regarder leur voisine de caveau elle aussi dans le plus simple appareil. J’aime pourtant à me demander ce qu’ils penseraient du commerce devenu mondial.
Le doux commerce
Partout où il y a du commerce les mœurs s’apaisent nous dit Montesquieu. Le doux commerce existe encore à l’échelle locale et c’est heureux. Votre plombier vient réparer votre chaudière en panne et vous présente son plus beau sourire. Votre poissonnier vous propose la pêche de la nuit venue de Bretagne. Le barman du coin accueille les mêmes clients depuis toujours. Ils partent le soir avec lui après avoir refait le monde comme je le fais seul ce matin.
Cela se complique avec le boulanger qui a bien compris que sa facture de gaz venait du bout du monde, des Etats-Unis ou de la Russie. Lui a bien compris que le commerce n’est plus aussi doux qu’il le fut. A minima en a-t-il perdu le visage par bien des aspects. La crise énergétique européenne a touché tout le monde, y compris nos boulangers, y compris ceux servant nos villages les plus reculés. Ce lien est raconté dans un livre que je vous recommande depuis quelques temps.
Le commerce, source d’enrichissement
Le commerce est source d’enrichissement nous annonce par ailleurs Adam Smith. C’est une évidence, faut-il le rappeler ? C’est je crois un peu plus subtil que cela. Le commerce est un acte d’achat par le premier et de vente par le second. Mais qui s’enrichit ? Celui qui vend ou celui qui achète ? Il est fort à parier que ce soit celui qui produit. La production implique la création de valeur ajoutée puis la vente, pas l’achat. Acheter, même au meilleur prix et même dans les meilleures conditions du monde, ne crée aucune valeur pour l’acheteur. Acheter crée de la valeur pour le vendeur. Les acheteurs qui me lisent le savent mieux que quiconque. Ils créent de la valeur parce que leurs achats sont ensuite revendus d’une manière ou d’une autre par la société qui les emploie. Sinon ils ne feraient qu’alourdir les stocks ou pire, consommer et chauffer les petits oiseaux pour rien.
Au moment même où notre inquiétude sur notre dette publique grandit bien légitimement – le spread de taux France-Allemagne à 10 ans a pris 10 points en l’espace de 15 jours – , ce serait utile que nous nous en rappelions. L’UE, davantage préoccupée à diversifier ses approvisionnements avec le Mercosur qu’à produire sur son sol l’a oublié également. Le premier moteur au rééquilibrage de nos comptes publics serait pour certains de nouvelles hausses d’impôts pourtant déjà aux sommets. Pour d’autres, il serait la réduction des dépenses publiques. C’est ce que semble suggérer Montesquieu sur la photo. Il ne se serait pas totalement trompé mais aurait vraisemblablement préféré la solution d’Adam Smith qui suit. Car se limiter à augmenter les impôts ou réduire la dépense publique laisserait de côté un troisième levier et pas des moindres : l’activité, c’est-à-dire la production de valeur ajoutée suivie de la vente de cette valeur. Adam Smith s’adresserait volontiers à M. Bayrou en ces termes: « Il est sympathique ton plan François, mais il lui manque tout même un drôle de truc : le commerce ». D’aucuns diraient la croissance et tout ce qui la promeut.
Ne m’en voulez pas de parler pour l’économiste libéral le plus connu de l’Histoire. C’est seulement plus pratique d’endosser le costume d’un mort que celui d’un vivant. Les économistes modernes croient toujours avoir raison, ils ont oublié que l’économie est une science sociale. Leurs prédécesseurs savent qu’elle peut se révéler inexacte. Surtout, ils ont moins la parole, cela m’arrange bien. Adam Smith aurait eu je crois raison en s’adressant ainsi à notre 1er Ministre même si la qualification de « sympathique » aux nouvelles hausses d’impôts en préparation n’a rien de sympathique. Que les plus opposés à ces mesures se rassurent, elles devraient perdre en actualité et en intensité dans quelques jours. Mais il aurait également eu tort je crois de lui dire aujourd’hui ce qu’il pensait il y a plus de deux siècles : « [Le commerce] s’attacherait surtout à ouvrir les canaux qui mènent à la paix et à l’union entre les nations. » Cette période est maintenant révolue. Ce n’est pas moi qui le dis mais le 1er Ministre singapourien il y a quelques mois en réaction aux nouvelles barrières douanières américaines. L’économie singapourienne repose justement sur les échanges avec les autres nations: le commerce, elle en connaît un rayon.
Le commerce, pas la guerre
Benjamin Constant déclare enfin que le commerce remplace la guerre par la paix. Cela me semble encore très vrai entre sociétés. On s’entend forcément avec son fournisseur et avec son client ou on le quitte. Le commerce devient aussi motif de tension sociale, de plus en plus de guerre économique et parfois même de guerre tout court. Le dernier défilé place Tian’anmen ne montrait pas un visage particulièrement paisible de la part de la première puissance exportatrice au monde. Je m’en voudrais de citer d’autres exemples. Ils donneraient à ces lignes une tonalité trop grise à mon goût. Je lui préfère le bleu de la mer comme la semaine dernière.
Le libre-échange tel que nous l’avons appris à l’école, tel que nous le croyons utile ou destructeur, tel que nous l’embrassions ou le rejetions, n’est plus. Le monde change. Ne nous étonnons donc pas que ses règles de commerce aussi.
Les hommes continueront d’échanger du savoir, des produits, des services, de l’argent et des tomates. C’est dans leur nature. Les sociétés continueront de prospérer et d’autres, inutiles, inadaptées ou en retard, de disparaître. Mais le commerce n’est plus nécessairement moteur de prospérité pour tous. Il n’est plus moteur de paix sociale pour tous. Il n’est plus toujours moteur de paix entre les nations.
Le commerce devient une dimension des relations diplomatiques entre nations, comme les frontières, les flux migratoires ou la culture. Il renforcera ou au contraire délitera l’amitié entre les peuples. Il était la cause de leur rapprochement. Il devient la conséquence de décisions qui lui échappent. Lisez plus bas l’actualité mondiale des puces électroniques pour vous en convaincre.
Le commerce restera moteur de paix sociale seulement si ses règles sont justes et appliquées. Il rassemblait au marché du village, en centre-ville ou dans les hyper. Si nous n’y prenons gare, il enverra encore à Matignon et à Bruxelles nos agriculteurs et d’autres aigris de colère, les poches vides et riches seulement de leur honneur.
Le commerce sera source d’enrichissement si l’on conçoit, que l’on produit et que l’on vend, pas seulement si l’on achète. Cette règle, elle, semble immuable.
Martin
Un édito signé Martin Videlaine
Je m’appelle Martin Videlaine. J’ai créé et dirige BlueBirds. Nous proposons les services de 6 000 indépendants à haute valeur ajoutée, consultants freelances, managers de transition et experts en Europe, en Afrique et au Moyen-Orient.
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