Deux boutons de manchettes
Je partais le lendemain à Nantes.
Elle me sourit et je fermai la porte de la maison. Direction Neuilly Plaisance puis Auber par le RER.
Je fis un stop à midi chez mon tailleur. Il fut un temps où je portais régulièrement des chemises à boutons de manchettes. Petite manie d’élégance dont j’ai trop souvent manqué. Il en faut pourtant peu pour un homme.
Les boutons de manchette furent souvent ce chien en double que j’évoquais dans l’épisode des furets.com. Je tombai ce jour sur une paire de Francs du temps où l’Euro n’existait pas encore. Soudés à un discret mécanisme, ces Francs s’étaient mués par un magique recyclage en boutons pour prendre la lumière. Je fus séduit. La vendeuse n’avait pas eu d’efforts à faire pour me convaincre. Elle m’avait vu regarder cet argent. L’affaire avait été vite entendue.
Elle m’avait souri, j’avais fermé la porte de la boutique.
Il avait fallu partir tôt le lendemain. J’avais préparé mes affaires la veille. Au réveil, j’avais décoré ma chemise de mes nouveaux souvenirs pré 2000. Je m’étais engouffré le matin dans la nuit d’hiver. J’avais traversé la passerelle venteuse qui enjambe la Marne comme je l’avais déjà fait mille fois et continue de le faire aujourd’hui. La population de 6h00 du matin n’est pas celle de 8h00. Elle est plus emmitouflée. C’est la France des jobs qui préparent les bureaux, les magasins et les restaurants, ceux qui lavent, qui rangent, qui cuisinent. La France qui bosse de ses mains. Celle qui n’a pas toujours choisi. Celle dont le SMIC ne suffit plus toujours. Celle que nous n’écoutons pas assez parce que trop peu parlent pour elle.
Nantes se mérite. Il avait fallu pousser jusqu’à Montparnasse via Nation et la ligne 6 ou Chatelet les Halles puis la ligne 4. J’avais dû choisir la deuxième option, il y a moins de courants d’air dans les couloirs. Stop chez Paul : un café, un croissant et direction le TGV, pas le p’tit train régional.
A cette époque, la question ne se posait pas, je voyageais en première classe. Je m’étais retrouvé côté vitre sur l’allée des sièges uniques, les uns se faisant face aux autres. Une femme vint s’asseoir en face de moi. Je ne me souviens pas bien de son visage, seulement de son chemisier blanc qu’habillait un tailleur et de cheveux bruns tenus en queue de cheval. Elle s’était installée à son tour.
Elle me sourit, les portes du train se refermèrent sur nous.
Le voyage démarra comme tous les autres. J’avais fini mon petit déjeuner. J’avais dû me plier en quatre pour tenter de trouver la poubelle sous la tablette et me demander que faire de mes doigts gras du beurre de Paul. Tout compte fait, la seconde classe m’aurait peut-être mieux convenu. J’avais bien dû trouver une solution comme à l’accoutumée. J’avais déplié mon ordinateur pour aligner quelques slides. J’avais dû me lasser et refermer le travail pour préférer rêvasser. Je me souviens bien avoir été dans le sens de la marche. Le paysage défilait. Noir de nuit, puis gris de ville. Le soleil s’était levé. C’était alors la campagne qui avait commencé son défilé de champs, de bosquets et de forêts. Qu’avais-je rêvé ?
« Sympa vos boutons de manchette ! » me réveilla ma voisine.
Un peu oui. J’étais si heureux de ces boutons. J’aimais bien ce clin d’œil à la monnaie qui m’avait vu naître. Et puis pour le dire simplement, ils m’allaient bien. C’est du moins ce que je pensais. Et visiblement, je n’étais pas le seul à le penser.
Je m’étais tourné vers elle, je lui avais souri. Le laps temps à prononcer le premier mot dit déjà tant. A trop attendre, je l’aurais mise dans l’embarras. A ne pas lui laisser le temps de finir d’expirer et je lui aurais signifié que j’attendais un signe. Mais il n’y avait plus de porte à fermer et elle avait ouvert la discussion. Nous avions fait connaissance. Je sais ce que vous vous dites. Continuez de sourire intérieurement si cela peut agrémenter votre tartine matinale. Pas cette fille vous chanterait Chaton. Je ne m’endormirai pas contre elle, c’est sans espoir. Au bord de l’amour, il n’y a que la place pour des histoires.
La journée s’était donc passée sans histoire. Je m’étais rendu à la gare en soirée pour repartir vers Paris. J’aime toujours ces moments entre deux à attendre le départ. Ils sont gagnés à les perdre. J’étais remonté dans la voiture. Qui sait, peut-être était-ce celle dans laquelle j’avais voyagé le matin. Elle lui ressemblait. J’avais de nouveau pris place sans voyageur à mes côtés. De nouveau, une femme s’installa en face de moi. Même scénario. Ouvrir l’ordinateur, travailler, commencer à faire semblant, faire semblant, replier le tout, se tourner vers l’ouest – aucun doute, c’était l’ouest, le soleil se couchait – et rêvasser.
« Sympa vos boutons de manchette ! » me réveilla ma nouvelle voisine.
Et moi qui pensais que mon charme avait séduit ma voisine du matin… Deux Francs avaient semble-t-il bien plus de pouvoir que moi ! Deux petits Francs.
J’avais été plus bavard que le matin. J’étais un peu plus réveillé et avais perdu les traces fraîches de l’oreiller sur mes joues. J’étais un peu plus présentable. J’avais aussi raconté rigolard à ma nouvelle inconnue mon anecdote du matin. Qu’avait-elle pensé ? Que décidément ces boutons de manchette étaient sympathiques ? Que je l’étais ? Que les trains ne sont pas faits pour courir après la vie qu’elle avait promise à la jeune femme qu’elle avait été ? Que je ne comprenais rien ? Que je faisais semblant de ne rien comprendre ? Que ces boutons de manchette auraient été bien plus brillants sur un autre ?
J’avais aimé cette journée. J’avais acquis un superpouvoir, celui de faire glisser les yeux des femmes sur mes mains.
Il allait maintenant falloir la raconter à ma femme. Je souris en enfichant la clé dans la serrure. Je fermai derrière moi. « C’est moi ! »
Ne m’en voulez pas d’avoir partagé avec vous ces tentatives de marivaudages pour vous accrocher à l’épisode du jour, celui de SNCF Connect & Tech. J’interviewe sa Directrice Générale Anne Pruvot. Nous sommes tous utilisateurs de l’application. Nous sommes 20 millions.
SNCF Connect & Tech, ce n’est pas seulement l’application éponyme, ce n’est pas non plus la SNCF. Disons que c’est la porte qui s’ouvre à elle. Nous l’avons tous ouverte cette porte un jour.
Nous avons tous des histoires par centaines dans les transports en commun. Nous y avons tout vécu. Des projets aussi vite disparus qu’ils étaient nés dans nos pensées. La joie, la tristesse, la lassitude de ces transports quotidiens, la fatigue, l’envie, l’espoir. L’amour aussi.
Nous y avons tous embrassé notre copain, notre copine, notre mari, notre épouse.
D’autres auraient bien pris leur place !
Martin
Un édito signé Martin Videlaine
Je m’appelle Martin Videlaine. J’ai créé et dirige BlueBirds. Nous proposons les services de 6 000 indépendants à haute valeur ajoutée, consultants freelances, managers de transition et experts en Europe, en Afrique et au Moyen-Orient.
BlueBirds sponsorise Histoires d’Entreprises.
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