Etre choisi malgré soi
Trois décisions, trois choix, définissent à peu près l’essentiel de notre vie : notre job, notre lieu de vie et notre partenaire. L’ordre n’a ici que peu d’importance.
C’est ce qui explique peut-être que tous les parents de la Terre ou presque s’inquiètent des études de leurs enfants. Ils savent qu’elles détermineront au moins l’un de ces trois choix, sinon tous.
C’est ce qui explique aussi que ces mêmes parents s’inquiètent de la vie amoureuse de leur progéniture. Ils savent que le compagnon ou la compagne de la chair de leur chair pourrait bien finir dans de drôles de draps et qu’à leur tour, ensemble, ils deviennent parents à force de s’agiter sous ces draps. Vous m’opposerez aussi que l’on ne choisit pas vraiment la personne dont nous tombons amoureux ou qui tombe amoureux de nous. Vous auriez bien raison, vous me pardonnerez de ne pas rentrer ici dans ces considérations.
Et puis bien sûr, il y a notre lieu de vie. Remarquez que la plupart d’entre nous cherchent un job puis choisissent leur lieu d’atterrissage. Elles sont rares ces personnes faisant les choses dans le sens inverse. J’ai eu la chance de travailler à l’étranger, sous la pluie et sous le soleil. Je continue parfois de franchir quelques frontières. Je pousse beaucoup mes enfants à regarder d’abord leur lieu de vie futur avant de chercher leur premier emploi. Je ne sais pas s’ils m’écouteront – il est assez vraisemblable que non – mais je peux vous garantir que cela engage de sympathiques discussions en même temps que cela les oblige à regarder notre pays avec davantage d’acuité.
Lieu de vie, travail et partenaire sont les trois principaux choix de notre vie. Ils sont les autoroutes des autres choix qui s’en suivent : nos équipes, nos clients, nos prestataires, nos projets, nos dîners entre amis, nos réunions en famille, nos sorties le week-end à la plage, au restaurant ou à vélo, l’enfant que nous décidons d’avoir, celui aussi que nous n’attendions pas et qui pointe le bout de son nez sans prévenir ! Tout cela suite à trois choix.
Nos bonheurs, nos rires, notre confiance, notre force, nos hésitations, nos fatigues, nos peurs, nos colères, nos larmes, nos espoirs aussi. Tout cela suite à trois choix.
Du rire aux larmes
Et puis nos accidents.
On ne choisit pas un accident, on le subit. Il peut être anodin comme cette réunion qui s’est mal passée bien que vous l’ayez préparée. Comme cette marche que vous ratez en tentant d’attraper votre RER par temps de pluie et qui vous fait vous étaler de tout votre long. Vous vous sentez un peu idiot, mais rien de grave.
Et puis il y a les accidents qui changent votre vie. Eux non plus vous ne les avez pas choisis. Ils se sont présentés à vous après cette très longue suite d’événements eux-mêmes conséquences de vos choix. Ces accidents, ils sont injustes parce qu’ils sont tombés sur vous ou sur une personne que vous aimez. La vie est belle souvent, mais la vie est injuste parfois. Nous les avons tous connus ces accidents.
Comme ce jour où je m’étais endormi au volant sur l’autoroute en roulant à 130km/h. Me réveillant une fraction de seconde avant que la voiture ne heurte la glissière de sécurité, j’avais instantanément compris que commençait un grave accident. On parle souvent des moments qui précèdent l’accident et ceux qui le suivent, plus rarement du temps que dure cet accident. Dans l’anecdote que je vous raconte et qui a maintenant 15 ans, je me souviens pourtant très bien du film qui se déroula entre mon réveil soudain lancé à pleine vitesse et l’arrêt définitif de la voiture. Perdant le contrôle du véhicule, je m’étais retourné vers mon fils juste après le premier choc. Nous entamions notre premier tête-à-queue. Je voulais le voir. Je l’avais regardé en pensant que c’était la dernière fois que je le regardais. Voilà, c’était fini, j’allais finir comme un idiot de première en ayant tué mon propre fils en même temps que l’un de mes frères. Chaque 15 novembre, j’y pense. C’est surtout le sentiment de honte qui m’envahit alors.
Nous étions trois dans la voiture, nous n’eûmes rien, juste quelques égratignures dans mon cas et une des plus grandes peurs de ma vie. Aidée d’une fourgonnette, la voiture se dirigea vers la casse et je fus bon pour quelques nuits réveillé en sursaut par un cauchemar qui s’estompa au fil des années.
Simon de Cyrène
Pourquoi ai-je survécu sans aucune blessure? Je ne sais pas.
Pourquoi d’autres comme moi, quand ils survivent, finissent au contraire gravement handicapés au point que plus rien ne sera comme avant. Leur job ? C’est fini. Leur lieu de vie ? Il va falloir leur trouver un endroit adapté à leurs soins. Leur compagnon ? Certains resteront. D’autres, épuisés, usés, seuls, partiront après des mois de soutien. D’autres enfin n’auront pas ce courage et prendront leurs jambes à leur cou dès qu’ils le pourront.
On ne choisit pas de devenir handicapé. C’est pour cela que l’association Simon de Cyrène dont il est question cette semaine porte son nom. C’est une personne handicapée, Marianne, qui choisit ce nom en référence à un texte de l’Evangile de Saint Luc, chapitre 23, verset 26 : « Comme ils l’emmenaient, ils prirent un certain Simon de Cyrène, qui revenait des champs, et ils le chargèrent de la croix, pour qu’il la porte derrière Jésus. » Simon de Cyrène n’a pas choisi d’aider le Christ. Il a été choisi par les gardes romains. Marianne n’a pas choisi de devenir handicapée. C’est le destin, un mauvais jour. Marianne fut comme Simon de Cyrène, au mauvais endroit au mauvais moment.
Dans l’épisode du jour qui nous fait quitter le monde de l’entreprise comme nous le faisons de temps en temps, je rencontre Laurent de Cherisey qui a lancé l’association. Simon de Cyrène développe et anime des maisons partagées à taille humaine, en centre-ville, où vivent ensemble des personnes valides et des personnes devenues handicapées en cours de vie.
La lumière
Je pourrais vous dire que l’association est un immense succès et qu’elle grandit à pas de géants en France. Que nos Présidents et Premiers Ministres successifs ont tous donné un élan supplémentaire au travail des équipes de Simon de Cyrène. Cela n’émeut pas vraiment Laurent. Il s’en réjouit évidemment, toute aide est bonne à prendre. Mais vous vous en doutez bien, Laurent ne cherche pas la lumière. C’est même un peu l’opposé. La lumière, c’est lui qui l’envoie. Vous vous en rendrez vite compte en l’écoutant plus bas.
J’aurais bien voulu aussi vous montrer une photo de mon déjeuner avec Laurent et quelques-uns des habitants de ces maisons pas comme les autres. Le court film avec Gad Elmaleh plus bas vous donne une petite idée de l’ambiance de ces repas. J’ai tenu à participer à l’un d’eux. Mais ce déjeuner n’aura lieu qu’en novembre – la date est encore à confirmer – et je ne suis pas encore certain que la photo sera à l’image de ce qu’est Simon de Cyrène. Je vais m’y employer. Si elle me plaît, si je la crois fidèle au travail extraordinaire qui est réalisé là-bas, promis, je la partagerai dans une future lettre. Peut-être cela vous donnera-t-il davantage envie de les aider.
Sans surprise aujourd’hui, il n’est pas question de modèle économique, de croissance, de financements en milliards et de je ne sais quoi qui fait le succès d’une entreprise. Il y est question d’hommes et de femmes à qui la vie à tout pris ou presque. Devenus dépendants malgré eux, ils se laissent guider par les choix des autres. Ces derniers qui ont fait le choix d’aider les premiers parce que c’est le sens qu’ils ont décidé de donner à leur vie. Vous découvrirez alors comme moi que l’aidant et l’aidé ne sont pas toujours ceux que l’on croit. Vous découvrirez un modèle de société qui pourrait bien nous inspirer au quotidien. Vous découvrirez une histoire comme je les aime.
Laurent m’a beaucoup ému. Il m’a aussi beaucoup impressionné. Il est d’une foi inébranlable. Nul doute que sa Foi aide, mais sa foi en son projet est d’une rare intensité. Cette foi est là comme une évidence. Moi qui aime parfois le doute chez mes interlocuteurs avant qu’ils ne prennent une décision et n’agissent – il est souvent signe de recul sur le monde – j’ai tant aimé la foi de Laurent. Chez lui, le doute ne semble pas exister.
Les grands hommes de notre pays ne s’y trompent pas, ils aident tous Laurent dès qu’ils le rencontrent. Les petits aussi. Vous aussi allez à sa rencontre, vous en sortirez forcément un peu grandi. Et qui sait, peut-être irez-vous frapper à la porte de l’une de ses maisons.
Martin
Un édito signé Martin Videlaine
Je m’appelle Martin Videlaine. J’ai créé et dirige BlueBirds. Nous proposons les services de 6 000 indépendants à haute valeur ajoutée, consultants freelances, managers de transition et experts en Europe, en Afrique et au Moyen-Orient.
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Le podcast de la semaine
Laurent de Chérisey, Co-fondateur
Les maisons partagées Simon de Cyrène
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