Le serpent et la colombe
L’avion m’emmène toujours là où j’ai plaisir à aller.
C’est moins vrai pour la voiture qui, même si elle sait nous transporter vers les vacances, nous véhicule surtout vers des lieux fonctionnels : le bureau, l’école, l’hypermarché. Je ne suis presque jamais allé au bureau en quatre roues et ce n’est que quelques jours par semaine que j’accompagne ma dernière fille au lycée. Reste l’hyper, rien de vraiment super. Non, vraiment, la voiture n’est pas faite pour moi.
George Clooney
L’avion, c’est un peu différent, même quand il s’agit de l’utiliser pour le travail. Depuis que je le pratique avec modération, j’aime ce cérémonial de jeter la valise sur la couette, m’assurer que je n’ai rien oublié (ce qui n’arrive jamais), tasser mes palmes en espérant bêtement que j’aurai le temps de les utiliser dans la piscine de l’hôtel qui m’attend. Anticiper le passage des portiques de sécurité et mettre en surface ce qu’il faut pour ne pas avoir à montrer la couleur de mes caleçons à la charmante dame qui s’agitera derrière moi et étalera dans son casier lunettes, rouge à lèvres, clés, téléphone, encore un autre téléphone, Ipad, monnaie, trousse de toilette ouverte en grand parce qu’elle en a retiré le dentifrice et d’autres choses encore que la pudeur m’interdit de citer ici. Je ne peux jamais m’empêcher de sourire en observant ce remue-ménage. Faire attendre le taxi deux petites minutes le temps d’un dernier au revoir. Arrivé à l’aéroport, viser le portique de sécurité en me demandant inutilement lequel sera le plus rapide. Appliquer les leçons apprises avec George Clooney rendant visite à Vera Farmiga. Up in the Air nous rappelle que des amours se font et se défont par milliers à proximité des avions chaque année. Il paraîtrait qu’une fois en l’air certains couples s’enverraient plus que des mots doux.
« Madame, transportez-vous des liquides ? ». « Ah oui pardon ! ». Raté. La méthode de Clooney n’est pas infaillible. Jeter alors un regard innocent, discret mais tout de même un peu curieux dans la valise de cette fameuse voisine. Qui est le plus indiscret ici, celle qui étale sous vos yeux groggy ses affaires sans ménagement ou celui qui regarde un peu malgré lui ? Martin, tourne la tête et avance s’il-te-plaît. A moitié nu, comme ma voisine et comme vous tous, je traverse le portique : il faut perdre un peu de son intimité pour monter dans un avion de nos jours.
Attendre encore un peu, décoller.
Voler.
Se dire que la Terre est belle.
Regarder le coton des nuages, voir le soleil s’y plonger comme dans un lit.
Puis atterrir. Retrouver sa chambre d’hôtel, sa famille, ses amis, ses collègues. Entendre une langue étrangère.
L’avion, c’est un peu tout cela et c’est beaucoup plus que cela. « L’avion, c’est la liberté ». Ces quatre mots résonnent encore dans mes oreilles quand en fin d’épisode j’évoque avec mon interlocutrice du jour, Christine Ourmières-Widener, PDG de Air Caraïbes et French Bee, le problème environnemental que pose désormais les avions.
Je ne prends plus jamais l’avion sans me demander « Martin, est-ce bien raisonnable ? ». Je me dis que mon bilan carbone n’est pas si mauvais, moi qui utilise tant les transports en commun et si peu la voiture. Je me dis aussi que la meilleure tonne de carbone est celle que l’on ne produit pas.
Un oiseau
Exemplaire, je ne le suis pas. « Je ne suis qu’un serpent me chante Bertrand Belin. Ma vie est à terre, mon ventre est sur les pierres où je ferai ma tombe. Je ne suis qu’un serpent. Et de murs en murs, de prairies en prairies, je perpétue mes hécatombes. Je mange les œufs des colombes. »
Je ne suis pas un oiseau Bertrand. Vous pouvez écouter son saxophone plus bas.
Je ne suis pas exemplaire, mais j’observe que je ne suis pas le seul, ce qui n’est en rien une excuse. Le trafic aérien a retrouvé son niveau et la croissance qu’il affichait avant la pandémie. Les carnets de Boeing et Airbus sont pleins des commandes de leurs clients et des clients de leurs clients, c’est-à-dire vous et moi.
Hésitant entre son envie de découvrir les trésors de la planète qu’il loue le temps de sa courte vie d’une part, et les exhortations croissantes à rester chez lui pour que ses enfants puissent eux aussi vivre sur une planète au moins aussi belle d’autre part, le citoyen semble avoir choisi : il voyagera. C’est encore lui qui décide. Il est encore libre. Il est encore libre de voyager.
Certains d’entre vous qui me lisent voudraient forcer nos citoyens à ne plus voyager par les airs. Plusieurs propositions de gens très respectables ont fusé récemment sur le sujet. Ils pensent que le temps n’est plus aux demi-mesures. Que nous ne l’avons plus ce temps. Je vous entends. J’ai été longtemps sourd à vos cris, ce n’est plus le cas. Vous aviez raison avant tout le monde. Grâce à vous, nous sommes presque tous devenus écologistes.
Mais il y a écologie et écologie. L’une veut aller trop vite, la seconde avance trop lentement. A vouloir aller trop vite, on tombe. A vouloir aller trop vite, on ferme des centrales nucléaires et on relance des centrales à charbon parce que nous avions parié sur une sobriété certes souhaitable mais tout autant hypothétique. A vouloir aller trop vite, on grippe le marché de l’immobilier et on exclut socialement les plus modestes. On détricote des DPE faits à la va-vite pour libérer des espaces de vie à destination de locataires désespérés de ne rien trouver. Et puis à ne pas aller assez vite, nous condamnons notre planète. Pourquoi les véhicules roulants sur le tarmac des aéroports ne sont-ils pas déjà tous électrifiés ? Pourquoi met-on tant de temps à développer un avion propulsé par de l’hydrogène ? Question de cash flows actualisés souvent mais pas toujours. Nous évoquons le sujet dans l’épisode du jour.
Je crois par ailleurs peu à une société construite sur la privation de liberté. Notre civilisation ne l’acceptera pas quand bien même nous tenterions de l’y forcer. La liberté est une drogue dure qu’aucun centre spécialisé, aucune aide, même la plus bienveillante, aucun régime totalitaire, même le plus répressif, ne peut vous aider ou vous contraindre de vous défaire. Les penseurs de notre Constitution actuelle l’avaient bien compris. Le mot « libre » apparaît dans la première phrase du premier article de son préambule. Quitte à évoquer l’évidence de l’évidence, autant commencer par elle ont-ils dû se dire : la liberté est indissociable de l’homme.
Et puis j’aime aussi l’histoire, surtout celle du XXème siècle. Elle nous a montré à quel point l’homme est inventif en matière d’utopies. Gardons-nous que l’environnement ne devienne une nouvelle source de créativité conduisant à la naissance de ces modèles de société aux intentions initialement louables ayant mené les peuples au pire. Quand dernièrement 5% des parisiens décident pour 100% d’entre eux sur un autre mode de transport, la voiture, il y a là un autoritarisme qui se masque derrière les desseins idéalisés d’une démocratie dite participative. Peu importe ici les résultats du scrutin, je condamne la méthode. Elle est peut-être participative (en tout cas faiblement), mais n’a pas grand-chose de démocratique. Surtout, elle nous emmène vers les pires excès.
Le rêve
Il va nous falloir reconstruire une société qui donne envie, qui fasse rêver. Nous le devons à nos enfants.
Je ne sais pas si l’avion fera pleinement partie de ce rêve à créer, mais c’est tout à fait envisageable sans nous mentir à nous-mêmes. Il devra changer son mode de propulsion pour cela. L’avion électrique ne volera probablement jamais pour le plus grand nombre. Question de bilan énergétique sans ravitaillement en vol. L’avion à hydrogène, lui, c’est beaucoup plus probable. J’ai envie d’y croire.
Alors en attendant que les moteurs de nos avions expulsent de l’eau pour se maintenir en l’air, ce qui les rendrait franchement sympathiques, rien ne nous empêche de rêver un peu à une prochaine destination. La Réunion via Air Caraïbes ou New-York via French Bee ? Les cascades du Trou de Fer ou l’Empire State Building ?
Dans mon cas, ce ne sera ni l’un ni l’autre. Ce sera bientôt Bratislava. J’irai y retrouver dans quelques semaines ma famille slovaque jamais encore rencontrée. J’irai y retisser des liens de ce sang slave qui coule dans mes veines mais que le temps a fait disparaître.
J’irai en avion.
Je préparerai ma valise, je me rendrai à l’aéroport avec mon épouse, mes frères, mes sœurs, leurs conjoints respectifs, ma mère. Nous décollerons, nous volerons, nous ferons coucou à mon père qui nous regardera de plus haut encore, nous atterrirons. Je me demanderai encore si tout cela est bien raisonnable. Je crois que oui.
Nous courrons embrasser les Masarovic, nom que portait mon grand-père maternel né là-bas en Slovaquie. Nous discuterons, nous parlerons de leur pays voisin en guerre. Nous sortirons les photos vieilles de mille ans. Puis nous irons chanter, boire et danser.
Nous vivrons.
Martin
Un édito signé Martin Videlaine
Je m’appelle Martin Videlaine. J’ai créé et dirige BlueBirds. Nous proposons les services de 6 000 indépendants à haute valeur ajoutée, consultants freelances, managers de transition et experts en Europe, en Afrique et au Moyen-Orient.
BlueBirds sponsorise Histoires d’Entreprises.
Le podcast de la semaine
Christine Ourmières-Widener, CEO
Air Caraïbes & French bee
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