De la voiture électrique
En matière de voitures, il y a deux grandes catégories d’utilisateurs. Celle pour qui ce moyen de transport est un sujet sérieux, et l’autre. Je crains ici de faire partie de la seconde catégorie.
Je ne serais pas tout à fait honnête avec moi-même ni avec vous d’ailleurs si j’affirmais me désintéresser totalement de la chose, mais j’ai toujours vu une voiture comme un outil de liberté, un truc sympa pouvant emmener mes proches et moi d’un point A à un point B sans trop d’efforts. Ce truc a 4 roues, se fait tirer ou pousser par un moteur, (le voilà maintenant qu’il en a parfois deux) et tombe en panne assez vite si on ne lui donne pas à boire ou à se recharger. On le conduit avec un volant et quelques pédales en plus d’un joystick. Il y a plein de boutons un peu partout qui ne servent pas à grand-chose mais s’illuminent comme des lucioles en pleine nuit. C’est marrant.
C’est marrant, sauf lorsque vous passez 90 minutes à parcourir les 25km qui séparent Bry-sur-Marne de Boulogne-Billancourt un samedi soir. Un petit coucou aux amis concernés par l’anecdote. C’est en cela qu’il faut remercier Mme Hidalgo d’avoir rendu infernale la circulation en Ile-de-France. Grâce à elle, nous montrons à nos amis à quel point nous les aimons.
J’ai bien conscience que beaucoup des lecteurs de ce message ne perçoivent pas la voiture comme cela et vous ne m’en voudrez pas j’espère d’avoir été un brin provocateur plus haut. Pour beaucoup, pour la première catégorie d’utilisateurs, la voiture, c’est une part de soi que l’on projette sur la route, une source d’émotions et d’aventures comme autant de souvenirs, un membre de la famille, le toit sous lequel on a embrassé la première fois et plus si affinités. La voiture, c’est un peu nous-même, l’image que nous nous faisons de nous-même et ce que nous voudrions être, tout cela en même temps.
Longtemps apanages des hommes, les plus sportives d’entre elles étaient beaucoup et encore un peu un jeu de lignes que cachait un moteur nourri à la testostérone supposé attirer le regard des femmes. Pour un nombre croissant de modèles, elles sont devenues aujourd’hui un des marqueurs de l’égalité des sexes au point que les constructeurs ciblent parfois davantage les conductrices que les conducteurs. La voiture est un objet social de son temps depuis qu’elle a été inventée.
Poubelle
Il m’a fallu du temps avant de me résoudre à me débarrasser de mon vieux Scenic. Malgré ses 200000km, un affichage de vitesse qui s’éclairait selon son humeur, une jauge d’essence invisible qui m’obligeait à remettre à zéro le compteur de kilomètres à chaque plein pour m’arrêter à temps avant d’être à sec, malgré la mousse qui commençait à poindre sur les rebords en plastique près des fenêtres parce que la voiture dormait dehors été comme hiver, malgré tout cela je conservais mon Scenic. Je l’aimais bien mon Grand Scenic. Il avait tout transporté : des parpaings, des sacs de sables, des planches de BA13, des bagages par milliers, des bières par centaines, des caisses de vin par dizaines, des repas à Noël et à Pâques, du champagne pour danser et chanter, ma femme dans ses plus beaux atours. Il avait tout vécu aussi. Mes joies, mes peines, mes espérances, quelques drames aussi. Je l’avais affectueusement surnommé « Poubelle » pour rire avec les enfants quand nous découvrions que quelque chose de nouveau se mettait à dysfonctionner. Nous avons beaucoup ri avec Poubelle.
Elle était aussi devenue une confidente, nous écoutait parler sans trop rien dire, connaissait toutes nos habitudes et nos petits secrets. Parfois, stoppé à un feu, je la surprenais me regarder depuis le rétroviseur m’interpelant « Martin, avance ! ». Je ne savais pas alors si elle me demandait d’embrayer la première ou si elle me suggérait un message plus caché. Les poubelles vous rappellent tous les jours que la vie est faite de contingences matérielles les plus élémentaires. La mienne me rappelait régulièrement que la vie est mouvement dans tous les sens du terme, mais surtout devant soi.
C’est un jour en plein hiver où refusant de faire remonter les vitres arrière que j’avais malencontreusement faites descendre que Poubelle s’est exclamé « Martin, il est temps de nous séparer ». Toute bonne chose a une fin, même la voiture qui a vu grandir vos enfants. Enfin ! me dirent-ils en cœur ce jour-là.
Il fallait que je m’équipe de nouveau.
2035
Les temps sont à la hausse du thermomètre, la voiture s’électrise. C’est la seule et unique raison à cette électrisation. C’est cette seule et unique raison aussi qui a poussé l’UE à interdire la vente de véhicules thermiques d’ici 2035.
A croire que le parlement européen et Poubelle s’étaient concertés. Ils semblent avoir pris une décision aussi radicale que soudaine à peu près en même temps. Là où la seconde avait décidé de rejoindre le cimetière des diesel, la première m’encourageait à acheter un véhicule électrique. Je n’ai pas trouvé à l’époque de BEV ou de HEV à moins de 30 000€ capable de transporter une famille sur 500 km sans s’arrêter. C’était mes deux principaux critères. C’était en 2021. Me voilà donc à rouler à l’essence encore quelques années. Pardon.
Autonomie et prix sont les deux principaux freins à l’acquisition de véhicules électriques. Wayne Griffiths, CEO de Seat et Cupra que j’interviewe dans le podcast de la semaine le dit aussi simplement que cela vers la fin de notre entretien. Lui observe un accroissement de l’autonomie en même temps qu’une baisse des prix. Il est donc confiant dans son avenir. Quand on investit 10 milliards d’Euros de son actionnaire et de l’Etat espagnol sur une telle conviction, c’est que cette conviction est assez élevée pour ne pas dire chevillée au corps.
Je n’ai pas vérifié ses dires mais je le crois bien volontiers. Je vous laisse faire. Et puis la théorie économique est de son côté. Avec la hausse des volumes, les prix diminuent, surtout dans une industrie qui mobilise beaucoup de capex et donc de coûts fixes.
Le tsunami chinois
En hausse de 45% sur un an, 1,2 millions de véhicules nouvellement immatriculés en août dernier dans le monde étaient électriques ou hybrides. Ces véhicules ont représenté un peu moins de 20% des immatriculations dans le monde à ce moment-là. C’est à peu près la même proportion en Europe.
La Tesla Y était cet été le modèle le plus vendu dans le monde, cela ne vous surprendra probablement pas. Ce que vous savez peut-être moins, c’est que parmi les 10 modèles les plus vendus dans le monde au même moment, 8 étaient chinois ! Pas une seule japonaise. Pas une seule européenne. Pas une seule Volkswagen, Audi, BMW ou Mercedes. Pas une seule Renault, Peugeot ou Cupra. Rien, nada, seulement deux américaines et huit chinoises.
Mettons en perspective ce classement avec quelques rappels doublés d’une forme de cri du cœur :
- Les barrières tarifaires ou non tarifaires à la vente de véhicules chinois en Europe sont respectivement faibles (10% de droits de douanes) ou nulles ;
- Près de la moitié des exportations chinoises de véhicules électriques étaient destinées à l’Europe en 2022 (source : Courrier International, 15 septembre 2023). Ce volume est si massif que la Commission Européenne a annoncé l’ouverture d’une enquête sur les subventions publiques chinoises ;
- L’avantage prix des véhicules chinois est tel que c’est toute notre industrie automobile qui est mise en danger avec l’arrivée massive de véhicules électriques chinois et notre décision de mettre fin à la vente de véhicules thermiques en 2035. Or elle est la première industrie en France avec un peu plus de 200 000 emplois ;
- Nous tentons de lutter contre l’avantage prix des véhicules chinois en offrant des bonus écologiques aux consommateurs souhaitant s’équiper de véhicules non chinois. C’est se battre contre un tsunami avec une pelle et un seau en plus d’envoyer la facture à la génération qui nous suit. L’Allemagne a arrêté d’en faire autant.
On pourrait se dire que la pénétration soudaine des véhicules chinois en Europe est concomitante à la percée de la vente de véhicules occidentaux en Chine. C’est l’inverse qui se passe. En l’espace de seulement un an, les parts de marché des constructeurs locaux en Chine sont passées de 48% à 54% sur le premier semestre de l’année ! A cette vitesse-là, la Chine sera seule chez elle dans 5 ans.
Les barrières à la vente de véhicules étrangers en Chine sont devenues telles que plusieurs constructeurs occidentaux se retirent du marché. Renault a quitté l’empire du milieu en 2020. Stellantis a décidé de lui emboîter le pas fin 2022. La Chine impose des co-entreprises et le transfert de technologies pour vendre sur son sol. « Il y a des limites à une co-entreprise avec des sociétés qui ne respectent pas ce qu’elles ont signé et n’ont pas réussi » disait Tavares PDG de Stellantis au moment de son annonce (source : Challenges.fr, 18 octobre 2022).
Ces deux phénomènes, explosion des ventes de véhicules chinois en Europe et diminution soudaine des ventes de véhicules occidentaux en Chine sont les fruits d’une politique industrielle chinoise pensée en même temps que d’une politique industrielle européenne impensée.
Il y a donc plusieurs manières de regarder la formidable aventure de Cupra que raconte Wayne à mon micro cette semaine.
Voyez-y d’abord un pari gigantesque réussi : la naissance d’une marque automobile européenne électrique. Vous pourrez aussi y voir un acteur encore modeste à l’échelle de la planète en train de se battre contre des géants asiatiques et américains. Mais il faut aussi y lire la réponse à une industrie en grand danger, la première de toutes sur le sol européen, celle de l’automobile.
Deux rêves automobiles
On peut rêver d’un continent roulant sans pot d’échappement d’ici quelques années. C’est beau, c’est souhaitable pour la planète quand le système électrique est décarboné. Ce serait tout aussi bien de rêver que la sortie du thermique ne se fasse pas au prix du peu qui reste de l’industrie dans notre pays et de ce qui fait la force de l’industrie allemande et ailleurs en Europe. Je vous l’accorde, ce second rêve n’a pas le glamour de respirer l’air des campagnes en ville, mais il a au moins deux mérites. Il ne se substituerait pas au premier. Il contribuerait aussi à maintenir à flots notre économie et ce faisant nos amortisseurs sociaux auxquels nous tenons tant.
Ecoutez ici l’amical message d’un chef d’entreprise qui a contribué aux politiques publiques de plusieurs secteurs pour plusieurs gouvernements dans son ancienne vie : notre politique industrielle européenne est folle. Il faut drastiquement la changer pour que Cupra et d’autres constructeurs européens puissent s’épanouir. Sinon nos usines disparaîtront et leurs emplois avec elles.
Pour cela, les règles d’accès au marché européen doivent être profondément durcies.
Maintenant. Ou au plus tard en juin prochain lors des élections européennes.
D’ici là Joyeuses Fêtes de fin d’année!
Martin
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